Malgré tout, elle dévora : pourquoi les filles ont-elles faim dans les films d’horreur ?

Avant-propos : Cet article est la traduction d’un papier initialement paru dans Film School Rejects. Vous vous souvenez de quand j’ai parlé de Kathleen Hannah, la frontwoman de Bikini Kill, et de son « en tant que femme, on m’a appris à avoir faim » ? Je pense, plus récemment, à la jeune et célèbre musicienne Mitski, qui dit dans un morceau qu’elle a « essayé de manger comme ta copine, juste du thé dans la nuit, mais j’étais alors trop affamée pour dormir », et à Molly Rankin d’Alvvays, qui scande que « vous aimeriez nous voir au sommet du gâteau, mais nous n’aurons pas le droit à une bouchée ». La faim me parait encore centrale dans l’expression artistique de la frustration féminine. (Léon)

Grave (Julie Ducournau)

Pourquoi le passage à l’âge adulte des femmes dans les films horrifiques est synonyme d’appétit.

Beaucoup de gens ont eu la nausée en regardant Grave, mais ce film a attisé ma curiosité. Après y avoir réfléchi un peu, je me suis rendue compte que trois de mes films d’horreur favoris récents étaient des films d’apprentissage cannibals mettant en scène des femmes. Ginger Snaps, Jennifer’s Body, et Grave nourrissent tous les trois la même fascination vis-à-vis du cannibalisme. Et ce ne sont pas les seuls. Pourquoi tant d’adolescentes se repaissent-elles de chair humaine ? Aussi, pourquoi ces films-là me plaisent-ils ?

Comme avec beaucoup d’initiatives nombrilistes, répondre à ces questions impliquait de faire et de lire beaucoup de recherches sur Internet. Comme lorsqu’il est question de true crime (la fascination à l’égard des faits divers et l’industrie qui l’alimente), il n’y a pas de bonne ou de mauvaise réponse, seulement des pléthores d’opinions. Donc, commençons macro pour finir sur du micro. Dans le livre « Les rites de passage », l’ethnographe et folkloriste Arnold Van Gennep définit trois étapes aux rites de passage : la séparation, la limitation, et l’incorporation. Van Gennep a défini ces étapes comme des « rites de séparation d’un monde ultérieur, des rites préliminaires, ceux exécutés au cours de l’étape transitionnelle de limitation (ou seuil), et les cérémonies d’incorporation dans les rites du nouveau monde post-limites ».

Ce que Ginger Snaps, Jennifer’s Body et Grave ont en commun, c’est qu’ils utilisent le cannibalisme féminin pour illustrer la transition de la fille vers la femme, et ce que ce passage signifie dans une société patriarcale.

Séparation : quitter le monde des filles

Comme Van Gennep l’explique, la séparation signifie un « détachement de l’individu au groupe… d’un point fixe antérieur dans la structure sociale ». Dans Ginger Snaps, Jennifer’s Body et Grave, la séparation intervient entre la femme cannibale et les autres. Dans Ginger Snaps et Jennifer’s Body, la séparation émane de la fin d’une amitié féminine. Ginger Snaps gravite autour de la relation entre deux soeurs, la timide Brigitte et la plus agressive Ginger. Jennifer’s Body est à l’identique à l’exception qu’il tourne autour d’une amitié, entre Needy, plus coincée, et Jennifer, qui assume ouvertement sa sexualité. Parcontre, Grave traite de la séparation parentale et interpersonnelle de Justine, une jeune fille réservée.

Ginger Snaps s’approprie les rites de féminité en corrélant lycanthropie et menstrues (l’un ancré dans les cycles mensuels, les changements d’humeur et l’altération du corps, l’autre dans les loups). Les règles de Ginger commencent le jour où elle est mordue. Après cette morsure, la jeune femme commence à saigner abondamment, à se voir dotée d’une queue, et acquérir un appétit pour la chair humaine. Les deux soeurs se dirigent ensuite là où les cauchemars des jeunes ados et pères immatures culminent : le rayon d’hygiène féminine en grande surface. Dans Jennifer’s Body, la métamorphose de Jennifer est aussi liée à sa menstruation. Needy remarque que Jennifer se plaint de se sentir laide et d’avoir les cheveux abimés lorsqu’elle ne consomme pas de garçons. Plus tard, elle dresse un parallèle entre l’appétit démoniaque de son amie et ses règles.

Cependant, les menstrues n’incarnent pas les seules séparations rituelles du monde des filles auxquels Jennifer’s Body et Ginger Snaps font appel. Ces films dépeignent également la séparation féminine qui intervient quand les filles deviennent des femmes. L’éveil sexuel ne se synchronise pas comme les cycles menstruels le font parfois entre amies. Dans le cas de Jennifer’s Body et Ginger Snaps, cette divergence apparait et aide à créer la séparation.

Dans Jennifer’s Body, c’est la priorisation de l’affection masculine sur les relations amicales qui sème la zizanie, en addition à la jalousie qui survient lorsque les deux amies réalisent que les structures patriarcales en vigueur mettent les femmes en compétition. Jennifer, jouée par Megan Fox, est la plus débridée du duo. Son corps est le vecteur de son propre plaisir, et elle l’identifie comme une source de pouvoir. Au début du film, elle encourage Needy à dévoiler un peu plus sa poitrine pour obtenir ce qu’elle veut, et elle nie les sollicitations d’hommes qui pourraient être des partenaires viables pour côtoyer des musiciens louches. Sa sexualité et sa malhonnêteté vont jouer en sa défaveur et accélérer son assassinat et sa possession diabolique. Jennifer paraît punie de son agression, mais sa liste de meurtres sous-entend que sa faim vorace peut punir, elle aussi.

Dans Ginger Snaps, la séparation des deux soeurs intervient quand l’une d’entre elles favorise littéralement l’appétit et le sexe au détriment de la sororité. Ginger développe un appétit insatiable qu’elle confond avec l’appétit sexuel lorsqu’elle déclare « je croyais que c’était pour le sexe, mais en fait c’est pour tout réduire en charpies ». C’est cette erreur qui induit la tension entre les deux soeurs au cours du film.

La marginale de ce groupe de jeunes femmes qui mangent des garçons, c’est Grave, qui commence avec la séparation de Justine et de ses parents qui la déposent à l’école de vétérinaire. Elle est ensuite propulsée dans divers rites d’initation. Bien que nous sachions que la soeur de Justine, Alexia, est censée l’aider à s’adapter, on ne la voit pas tout de suite avec elle. Alors que Ginger a immédiatement sa soeur à portée et que Needy est toujours accointée à Jennifer, Justine est fréquemment seule à l’écran dès le début. La préoccupation tourne, à la place, autour des premiers pas de Justine dans les études supérieures et sa relation à ses nouveaux camarades. Elle est réveillée au milieu de la nuit pour voir sa chambre saccagée, son matelas jeté par la fenêtre, et être escortée à une fête dans son pyjama. Les rites de Grave sont organiques et aussi viscéraux que sa violence. Son accentuation sur les rites partagés par les bizuts créé un contraste avec la réaction de Justine. Tout le monde mange le foie de lapin cru, mais seules elle et sa soeur deviennent des cannibales. Tout le monde s’envoie en l’air, mais il n’y a que Justine qui réclame plus qu’une morsure joueuse de son partenaire. L’idée que la puberté est une expérience singulière et sans précèdents chez l’adolescente est le point névralgique de leur anxiété. Le cannibalisme de Justine n’est que le pôle extrême d’une pensée tristement répandue : « mon corps est hideux et il change comme aucun autre ». Lier l’apprentissage morbide de Justine au rituel est une autre façon de souligner le fait que son cannibalisme est intrinsèque à sa fémininté, une idée que le film illustre nettement dans son dénouement.

De fait, dans ces films, la séparation peut être physique, mentale, et rituelle ou une combinaison des trois.

L’espace liminal : plonger dans la Faim

Limites et monstres d’horreur sont plus liés qu’on ne le croit. Le fait qu’on ne puisse pas définir facilement un monstre est la recette secrète de l’effroi. Beaucoup de débats ont eu lieu sur les représentations des femmes comme des monstres. Souvent, la monstruosité est exprimée comme la métaphore de l’appétit sexuel. Les monstres féminins sont soit caractérisées par le grotesque soit par la disponibilité sexuelle. Les femmes cannibales sont souvent liées à ces deux catégories, puisqu’elles sont à la fois des leurres envoûtants et des monstres sans pitié. Les filles de Ginger Snaps, Jennifer’s Body et Grave, étant à la fois filles et monstres, peuvent consommer les hommes comme eux consomment les femmes.

Jennifer’s Body ou le Cauchemar version discount

Jennifer en est l’exemple le plus flagrant. Sa beauté lui permet de choisir n’importe qui, et elle use de ce pouvoir pour en tirer des avantages. Parfois, ce sera pour copier des devoirs, d’autres fois, pour avoir des boissons gratuites. Même lorsque cela échoue et résulte en sa mort, sa renaissance est caractérisée par l’agression sexuelle. Si Jennifer avait été vierge au moment de son sacrifice, comme elle le prétendait, elle serait morte et n’aurait pas ressuscité pour dévorer les garçons prépubères de son lycée. Elle est à l’aise avec le fait de renverser le regard et d’affirmer le sien, bien que cela puisse jouer en sa défaveur.

Ginger Snaps a une fin assez similaire : Ginger tue Jason, son camarade de classe, en croyant qu’elle a faim de sexe et pas de chair. Elle confesse son agression à Brigitte et à Sam, l’ami de cette dernière, alors qu’ils essaient de la guérir. Ginger et Jennifer sont similaires en ce qu’elles veulent toutes deux de l’autonomie (sexuelle entre autres). Elles veulent la liberté d’exprimer leur sexualité et leur cannibalisme. Quand leurs partenaires respectifs refusent cette requête, elles sont prêtes à s’en séparer par tous les moyens possibles.

Dans ces films, ce n’est pas seulement à une sexualité libre à laquelle ces femmes aspirent : c’est à l’autonomie. L’autonomie est un désir universel chez les jeunes filles au cinéma. Ce que le cannibalisme fait dans ces films, c’est entremêler sexualité, appétit et conduites à risques avec l’autonomie et le pouvoir. L’éveil sexuel de Justine coïncide avec ses préoccupations cannibales, mais le film se concentre davantage sur sa réponse à cette faim-là. Elle ne l’épouse jamais totalement, de peur que cela puisse la détruire, fait illustré par le sort de sa soeur aînée à la fin du film. Cela ne signifie pas que Justine ne commence pas à s’épanouir sexuellement. Elle embrasse agressivement un certain nombre d’inconnus en soirée et couche avec son colocataire. L’éveil cannibal de Justine n’est pas aussi sexuellement explosif que celui de Jennifer ou Ginger, il est plus retenu et lent. C’est une entreprise lancinante.

Les femmes ne sont ici pas seulement consommées, elles consomment. En bref, la séparation les conduits à réaliser que leur corps est désormais différent. Elles prennent conscience que les hommes peuvent désormais porter un regard lubrique sur elles, mais elles ont aussi la possibilité de leur rendre ce regard.

L’intégration : être une femme dans un monde d’hommes

Pour être plus exacte, cette étape de la maturation est caractérisée par la ré-incorporation. L’individu, après avoir grimpé les marches du monde adulte, est invité à nouveau dans le groupe social suivant. Dans la vraie vie, le genre et l’appétit sexuel ont longtemps été dictés par des constructions genrées. Et les films n’en sont pas exempts. Depuis le travail sémantique de Laura Mulvey autour du « regard masculin », « the male gaze », nous avons corroboré le regard confondu aux désirs sexuels et la démonstration du pouvoir. Si on suit cette logique, la caméra qui descend et remonte le long de corps féminins fragmentés est une instance de pouvoir. Les réalisateurs, qui sectionnent étroitement les femmes en morceaux de seins, visages et fesses. Si Harvey Weinstein nous a rappelé quelque chose, c’est bien qu’Hollywood est un abattoir industriel de femmes.

Les Ginger Snaps étant aussi des gâteaux, vous n’imaginez pas à quel point j’ai galéré pour trouver une image potable.

Personnellement, ce qui me marque dans ces oeuvres est que l’apprentissage des femmes implique l’autonomie, mais que cette dernière ne sera pas toujours respectée dans les structures patriarcales mondiales. La maturation féminine est une prise de conscience, pas seulement individuelle mais collective. Si les femmes peuvent regarder, il n’y a pas de pouvoir matriarcal qui assérène ce regard. Chaque film le souligne à sa propre manière.

Dans un cas, Ginger est ré-intégrée dans les bras aimants de sa soeur. Après qu’elle ait été fatalement poignardée, sous sa forme de loup. Sa soeur aussi est blessée. Alors que Ginger agonise, Brigitte pose sa tête sur sa poitrine. Malgré les mutations de Ginger, Brigitte l’autorisera toujours à être à ses côtés. De cette façon, Ginger Snaps dépeint un monde d’empouvoirement féminin rendu possible par la sororité, assimilée comme la seule force bienveillante face à la monstruosité. La scène abrite un message sur les liens entre soeurs, pas sur le fonctionnement de la société. Nous ne verrons pas si Brigitte survivra. Ni l’effondrement suscité par la mort de Ginger. Juste un moment succint entre deux femmes prises entre deux rives différentes de la féminité.

Jennifer’s Body est similaire en ce qu’il finit lui aussi sur un moment intime, lorsque Needy poignarde son amie possédée, Jennifer. Au cours de leur ultime bataille, Needy brise le collier d’amitié qui symbolisait leur lien de l’enfance. C’est un leurre, lorsque Needy décrète que « l’amour depuis le bac à sable ne meurt jamais » est toujours vrai à la fin. Needy clot le film en assassinant les Low Shoulder, le groupe de rock qui a assassiné la forme humaine de son amie. Beaucoup ont explicité la toxicité de l’amitié de Jennifer et Needy, et je rejoins l’idée que ce lien était caractérisé par la manipulation, de même que certaines relations entre femmes peuvent parfois l’être. Cela rappelle cet épisode d’Absolutely Fabulous où un personnage explique que dans chaque relation amicale de femmes, il y a un cheval de course et un âne. C’est une dichotomie erronnée et sexiste. Needy et Jennifer auraient eu beau se battre férocement pour ne pas subir la structure toxique du patriarcat, elles n’auraient pas pu y échapper.

Grave a sa propre forme de ré-intégration qui n’est que parallèlement ancrée dans la sororité. Justine, à la fin de Grave, revient auprès de sa famille. Cela intervient après le meurtre et la dégustation de son colocataire par Alexia. On nous montre Justine en train de nettoyer le sang sur son corps et celui de sa soeur. Nous la voyons ensuite lui rendre visite en prison avec ses parents. Au final, le père de la jeune fille lui fait comprendre que manger des hommes est une affaire de famille. La mère de Justine et d’Alexia souffre en effet du même problème. Comme le pêché originel, c’est un stigmate passé de mère en fille.

Dans Grave, l’appétit sexuel et cannibal de Justine rejoint une réflexion plus large sur la manière dont les femmes appréhendent la nourriture à cause des normes de beauté sexistes. Je pense à cette scène dans les toilettes où Justine vomit des cheveux. Quand une de ses camarades lui dit d’utiliser deux doigts pour vomir plus vite, elle paraît si fière d’elle. Elle rayonne comme si le secret de la féminité était de savoir souffrir efficacement. Il n’y a pas de solution au mal de Justine. Il n’y a pas de mode d’emploi. Quand on vit dans une société patriarcale, on a pas de mode d’emploi non plus.

Dans ces films, la ré-intégration est proche de l’impossible. La liberté a été éprouvée, et on ne peut plus jamais l’oublier.

De l’autre côté du festin

Au coeur de ces films, on trouve des jeunes filles qui sont en train de se muer en femmes. La féminité est un challenge que chaque protagoniste doit braver. Ces personnages n’atteignent jamais réellement la réalisation personnelle. Elles souffrent toutes d’une manière ou d’une autre de leurs propres frontières. Je fais partie de celles qui éprouvent une joie sardonique à voir des femmes violentes, et pas violentées, dans l’horreur. En vérité, j’ai même toujours été plus qu’heureuse quand l’horreur a exploré des thèmes sociaux de manière inventive et audacieuse. C’est l’une des raisons pour lesquelles ces films m’ont attirée. Ils n’ont pas sous-estimé leurs personnages féminins, ils se sont immergés dedans. Ces contes de monstruosité sont le symboles de problématiques plus vastes liées au fait d’être une adolescente qui grandit. Et c’est pourquoi je les aimes.

Article de Francesca Fau, traduit par Léon Ctn

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