Jane Austen était-elle autiste ?

Peut-être que oui. Peut-être que non. En fait, je ne sais pas, mais il serait intéressant de se demander pourquoi on pose la question.

La jeune dame très en vie dont nous allons parler aujourd’hui.

Quand on arpente la toile à la recherche d’informations sur l’autisme, il peut arriver de dénicher des pages qui s’emploient à recenser les autistes célèbres à travers l’Histoire. Bien que ces dernières présentent principalement des êtres encore vivants, des artistes, acteurs comme des intellectuels, il arrive qu’au détour d’une liste, quelques personnages anciens fassent leur apparition. A l’instar de… Jane Austen, vous l’avez compris, qui siège parmi les « autistes célèbres confirmés« . L’autrice britannique du XIXe siècle est de fait considérablement en avance : son autisme voit le jour un siècle avant le diagnostic officiel de ce trouble du développement, classifié dans le DSM à partir des années quatre-vingts. De fait, en quoi ce diagnostic est-il officiel ? Qui l’a édicté, et surtout : pourquoi est-ce problématique de l’avoir fait à titre posthume, en se basant seulement sur les quelques sources qui témoignent du caractère d’Austen ?

Dans l’essai « Devenir Anorexique » de Muriel Darmon, la sociologue s’interroge sur les conditions sociales qui ont rendu possible l’émergence de ce trouble du comportement alimentaire au dix-neuvième siècle en France et en Angleterre. Par-là, on ne sous-entend pas que ce trouble n’existait pas avant, et qu’il est né avec sa caractérisation, mais que les notions que l’on emploie actuellement ne sont pas des entités universelles et véridiques qui traversent siècles et pays. Ils s’inscrivent dans un contexte socio-historique et ne sont pas dénués d’enjeux politiques. En cela, elle porte un regard critique sur la tradition continuiste de chercheurs, qui comparent les religieuses qui jeûnaient au moyen-âge et les anorexiques d’aujourd’hui : car le jeûne, à l’époque médiéval, s’inscrivait dans un tout plus complexe de croyances et d’arrangements sociétaux. Appliquer un terme récent pour analyser des phénomènes anciens et ce, sur une base plus qu’intuitive, nos perceptions, c’est à mon sens manquer de recul. Certes, il n’est pas question d’anorexie ici mais d’autisme ; Cependant, le réflexe gênant est le même. On prend une appelation moderne et l’expression actuelle des traits autistiques pour évaluer la psyché d’une femme morte depuis des siècles, et ce, parce que l’on considère sa réclusion suspicieuse de notre point de vue tout frais.

Si on la connait surtout à travers son roman Orgueil & Préjugés (et ses moultes adaptations télévisuelles), Jane Austen s’est illustrée dans six autres romans qui mettent les femmes au coeur de la narration. Parfois dans des situations financières vacillantes, parfois issues de bonnes familles, elles se débattent entre leurs principes et le rôle social d’épouse qu’on cherche à les faire étrenner. Ce dilemme s’inscrit, non sans ironie, dans une peinture riche et articulée de leur milieu social, et c’est cette plume à la fois méticuleuse et mordante qui caractérise l’autrice. Dans une lettre adressée à sa famille, Charlotte Brontë confie d’ailleurs que l’écriture de sa consoeur lui évoque un jardin sophistiqué, où les fleurs sont délicates et les remparts finement tracés. D’aucuns ont interprété cette apparente froideur mêlée à la précision comme semblables aux perceptions autistiques. Et il faut convenir que certain-es autistes ont effectivement un sens du détail scrupuleux, de même que des émotions compartimentées. Mais l’élaboration du diagnostic d’Austen ne se contente pas d’une analyse exclusivement stylistique, puisque c’est sa vie qui est également passée au crible.

Or, de sa vie, on en sait peu : réputée pour sa vive intelligence et son humour acéré, elle vivait seule, et ne s’est pas mariée. Elle se confiait allègrement à sa soeur Cassandra, mais cette dernière fit disparaître des pans entiers de leur correspondance, n’y laissant que des traces assez inoffensives des occupations d’Austen : les soirées mondaines, les longues promenades, mais aussi l’observation appuyée du voisinage, qu’elle condensait dans des petites brèves, des anecdotes comiques qui auraient aussi bien eu leur place dans ses écrits officiels. Ainsi, sa vie sentimentale demeure nébuleuse, ce qui a stimulé l’imaginaire des faiseurs de biopics : Becoming Jane, film de 2007 où son rôle est confié à Anne Hathaway, lui a notamment imputé une aventure avec son voisin, un Irlandais peu conventionnel qui deviendra un brillant avoué. Le film a déplu aux Janeites, la communauté internationale de fans de l’autrice, et pour cause : il a été taxé de sexisme, ce qu’on peut aussi interpréter dans l’affirmation de ce diagnostic d’autiste.

« La femme indépendante suscite un scepticisme général », écrit la journaliste Mona Chollet dans « Sorcières« . Ce qui a indigné les lectrices, et qui continue par ailleurs d’indigner à chaque nouvelle adaptation de sa vie, est que ces artistes n’arrivent pas à appréhender son talent comme le fruit d’un travail solitaire, et sa vie de célibat comme un choix. Comme si une femme ne pouvait prospérer dans l’art que grâce à ses mentors masculins, comme si sa solitude devait être une situation subie à une époque où les mariages étaient rarement consentis et bénéfiques pour les femmes. Certes, Austen n’a jamais prononcé de discours où elle s’affirmait inébranlable dans sa position de célibataire, mais il suffit de feuilleter ses ouvrages pour avoir une idée de comment elle appréhendait le mariage : oui, les unions heureuses existent, mais elles sont rares, fictives presque. Car ce qui prévaut, ce sont les contraintes financières et sexuées, la pression sociale de ne pas finir vieille fille.

Dans Orgueil et Préjugés, Elizabeth Bennett finit par épouser l’homme qu’elle aime, mais ce, non sans une lutte acharnée contre ses parents qui souhaitent la marier à un autre membre de sa famille, l’héritier « légitime » de leurs terres car un homme, dans un famille prédominamment féminine. Et ledit homme finira par épouser l’amie proche d’Elisabeth, Charlotte, résignée et résolue à accepter cette union parce qu’elle commence à vieillir, et qu’elle ne peut pas devenir la honte de ses parents. Austen connaissait ces enjeux – et je ne pense pas m’avancer en disant qu’une discipline comme la sociologie, si propice à la reconstruction du macrocosme social, l’aurait conquise. Et de là, on peut supputer qu’elle en tirait des réserves, un sens des priorités. Que dans le temps sacrifié qu’elle imputait aux femmes mariées de ses romans, elle voyait sa perte, et souhaitait privilégier une vie d’écriture à la place.

Mansplaining, étape I

Et nous savons quel sort l’Etat réservait aux femmes indépendantes, quelques années plus tard. A quel point le besoin de liberté chez la femme aliénée a été pathologisé, diagnostiqué, dans le siècle qui a suivi, nos conventions psychiatriques prenant le reflet de nos déséquilibres de pouvoir comme toute autre sphère de la société. Et à côté de ces supputations d’hommes, je vois des fans de Jane Austen, de tous les pays et de tous les âges, échanger sur les forums et analyser ses chers personnages de papier en y distillant un peu du leur. Sur une page tenue par des personnes ayant le syndrôme d’Asperger, des lecteurs discutent de si oui ou non, on peut supposer que Darcy, le héros d’Orgueil et Préjugés, est comme eux. Ce qui me semble être une démarche entièrement différente que celle mentionnée plus haut, par souci et besoin de représentation et aussi parce qu’une oeuvre aussi riche, on peut en faire un peu tout ce qu’on veut grâce à son imagination.

Il n’est pas exclu que Jane Austen ai été autiste – ce qui ne l’aurait empêché ni de mener une vie épanouissante, de tisser des relations profondes et d’écrire des chefs-d’oeuvres, soit dit en passant ; Bien évidemment, les troubles mentaux et neurodivergences précèdent l’invention de leur diagnostic. Mais le diagnostic est social, et les biais méthodologiques liés aux oppressions systémiques doivent être remis en cause fréquemment pour ne pas devenir immuables en nous.

Léon Ctn

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