Mon problème avec les hommes féministes

N’en déplaisent à mes détracteurs, qui me reprochent d’utiliser la « carte du sexisme » pour se dérober à la complexité de la vie. Être féministe a été l’une des décisions les plus difficiles de ma vie. Pour peu qu’on ne se laisse pas séduire par les mensonges du féminisme capitaliste, celui qui réduit ce mouvement beau et embrasé à un mantra vide de sens qui relève du développement personnel, on se rend compte très vite que tout ça ne va pas être une partie de plaisir.

Devenir féministe, c’est devenir tout ce que la société nous a appris à ne pas être en tant que femmes : gueulardes, parfois franchement hostiles, et surtout, puissantes. C’est ouvrir la bouche quand tout ce dont on a envie, c’est de se taire et de se terrer dans un trou. Dire non. Ne pas laisser passer les choses. Perdre des potes. Perdre son boulot. Et parfois, dans le cas des victimes des masculinistes, perdre la vie. Casser l’ambiance en soirée, si on part du principe que la soirée, c’est la marche du monde actuelle. Des gigantesques casseuses d’ambiance à l’échelle mondiale, voilà ce que nous sommes. Cette conviction profonde en faveur de l’émancipation se glisse dans toutes les interstices de notre vie. Et je ne serais pas la première à dire à quel point cela a mis à mal ma relation avec la gente masculine.

Au début, on a envie d’y croire. On a envie de se dire qu’ils ne sont pas tous comme ça, et on passe un temps fou à ménager les égos de chacun, à répéter ad vitam que « non, être féministe, ce n’est pas détester les hommes ». On porte aux nues ceux qui ne correspondent pas aux diktats de la masculinité toxique, ceux qui n’ont pas peur d’assumer leur part de féminité, quoique cela veuille dire, ceux qui se disent féministes. On est contents qu’ils rejoignent la lutte, qu’ils battent le pavé avec nous. On se dit qu’il y a de l’espoir,  qu’on est pas obligés de se faire la guerre. La guerre. Nos contradicteurs adorent parler de guerre. La guerre raciale. La guerre des sexes. Celle que nous, minorités, aurions toujours voulu. Mais ils oublient toujours quelque chose : ce n’est pas nous qui avons tiré en premier.

Alors, vient le jour où on finit par entendre son premier call-out de mec activiste. Untel a violé unetelle pendant une soirée militante. Untel a frappé sa copine. Et si on est même assez chanceuse, on finit par le vivre. Et c’est là que l’écume remonte aux babines. Parce que si même eux ne sont pas sincères, alors à quoi bon ? On les entend se fendre de grandes tirades sur l’égalité et la déconstruction, mais ils ne sont pas foutus de faire la vaisselle. De ne pas couper la parole. D’écouter les critiques. Je suis féministe, mais seulement jusqu’à-ce qu’une femme me dise que je ne le fais pas correctement. Là, les réflexes reviennent. Ils ne sont pas foutus de ne pas frapper. De ne pas violer.

D’après Valérie Rey-Robert, la vague #MeToo n’a pas balayé d’un seul mouvement les agresseurs et les violeurs. Elle les as simplement déposés sur d’autres rives. Maintenant, certains d’entre eux se disent féministes, victimes de la société qui les as virilisés. C’est la faute à la socialisation. Dès que le mot est prononcé, tout est pardonné. Le violeur de Libération, qui osait faire la première de couv’ un 8 mars ? Une victime. Ce Youtubeur qui avouait en live que « le consentement ne s’était pas fait auprès de sa copine » et qui se mettait en scène comme un type drôlement courageux ? Une victime.

C’est ça, mon problème avec les hommes féministes. C’est le fait que la grande majorité d’entre eux représentent à merveille ce phénomène qui entache nos luttes : l’instrumentalisation des causes au service du prestige social. L’étiquette « féministe » devient une manière de se valoriser dans le microcosme social, de faire mousser son ego, de tracer la frontière entre soi et la plèbe, surtout quand cela permet de surcroît de taper sur d’autres femmes « moins féministes que soi » (car, curieusement, les hommes féministes adorent cracher sur les femmes qui ne sont pas féministes !). La performativité militante a de beaux jours devant elle.

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A la découverte du Bundle for racial justice, 1e volet

Suite aux émeutes qui ont ébranlé l’Amérique à la mort de George Floyd, le site Itch.io (que vous devez commencer à connaître si vous me lisez un peu) a mis en vente un Bundle « pour l’égalité et la justice raciale ». Compilant plus de mille jeux indépendants pour cinq dollars ou plus, il avait pour but de lever des fonds reversés ensuite à des collectifs antiracistes de défense collective. L’initiative fut un gros succès, avec 814 578 contributeurs et une recette s’élevant à 8 151 996.91 dollars. Le machin est costaud : 59 pages de jeux, aux durées et gameplays tout à fait variables. La sélection est bien sûre caractérisé par un certain goût pour les thématiques sociales : on passe des jeux qui explorent l’identité de genre au racisme systémique en passant par la santé mentale et la révolution, bref tout un programme. Je me suis dit que ça pourrait être sympa de donner un retour sur certains d’entre eux, qui m’ont marquée ou beaucoup plu. Autant vous dire que je suis loin d’en avoir fini niveau défrichage et que cet article aura des suites.

CATEGORIE DESPI

Comme mentionné précédemment, la durée variable des jeux fait que certains, très courts, laissent un souvenir plutôt anecdotique. Sur ceux-là, je vais m’efforcer d’être brève. Dans cette catégorie, on va typiquement rencontrer des inside jokes de gauchistes qui se torchent en dix minutes ; « Just Another Day at the office » (Working Class Games – hum hum), où on joue un employé de bureau qui doit dézinguer des capitalistes m’a rappelé l’âge d’or des jeux flash, et « Democratic Socialist Simulator » (Molleindustria), qui prend la forme d’un jeu de cartes aux personnages anthropomorphes, nous met à la tête des Etats-Unis pour tester notre capacité à faire des choix et à survivre (très rigolo en soirée, mais dites-moi si vous aussi vous finissez inéluctablement par vous faire putscher par l’armée) (ok, je leur ai coupé tous leurs financement, mais ce n’est pas une raison pour se montrer aussi impoli). 

Dans un autre registre, le jeu Italien « Wheels of Aurelia » (Santa Ragione) avec son univers graphique très occidental (vous vous rappelez des couvertures des livres de la Bibliothèque verte à l’ancienne ? Bah ça m’a fait penser à ça) et son gameplay centré sur la conduite m’intriguait énormément, mais j’ai été bien déçue : c’était peut-être un problème de mauvaise traduction, mais déjà, on saute au cœur de l’intrigue immédiatement sans avoir le temps de comprendre quoique ce soit ; aucun effort n’est fait pour introduire l’univers aux joueurs. Ensuite, la partie conduite est plutôt ratée ; à nouveau, rien ne permet de se familiariser avec le gameplay, on est jetés sauvagement sur une map dans laquelle il est extrêmement difficile de se repérer, sans parler de la SUPER IDEE des trois développeurs de superposer la narration à ces parties-là. A défaut de me dédoubler, je me suis sentie absolument dépassée, d’autant plus qu’il faut faire des choix timés dans les dialogues. Bref, c’était peut-être un peu trop ambitieux pour un jeu aussi court. Qui plus est, je ne suis vraiment pas fan de la trend hyper frustrante des jeux indés succincts avec beaucoup de fins.  

Le jeu vidéo comme outil pédagogique 

Je vais à présent m’attarder sur des jeux un peu plus conséquents qui utilisent le médium dans une finalité didactique. Ils ne peuvent être réduits à ça, mais je pense que de par leur accessibilité et leur utilisation de la technologie, ils peuvent être de précieux outils de sensibilisation.

« Secret Little Haven », de Victoria Dominowski, aborde la transidentité à travers les interactions virtuelles d’une adolescente des années 90. Véritable ode à la culture 90s et à la fan culture, son interface datée, enrobée dans une esthétique pastel, nous bringuebale doucement dans le quotidien de l’héroïne qui se cherche encore. La douceur de son paradis secret, où elle retrouve ses amis virtuels et les forums où elle partage sa passion pour les animés, contraste avec la violence psychologique de son père, exprimée sur fond gris et musique angoissante.  Un peu dans la même veine, les deux volets d’ »A normal lost phone » (Dear Villagers), bien qu’abordant des thèmes sensiblement différents, s’appuient sur le fantasme voyeuriste de fouiller un téléphone portable trouvé dans la rue et d’avoir accès, grâce à la résolution d’énigmes, au jardin secret de son propriétaire. Je n’en dirais pas plus, pour préserver l’effet de surprise, mais en tout cas, j’adore le concept qui satisfait un penchant un peu pervers qu’on a tous. Le fait d’utiliser ça comme prétexte pour parler avec pédagogie de sujets sérieux, comme la transidentité où les relations abusives, est plutôt de bon augure, même si pour peu qu’on soit calés sur lesdits sujets, on comprend vite la chute de l’histoire.

A des kilomètres d’un discours réactionnaire sur les nouvelles technologies et leur omniprésence dans nos vies, ces trois jeux nous montrent bien au contraire en quoi elles ont pu offrir des réponses, un échappatoire ou un sens d’appartenance aux marginaux dont le quotidien était morne et laborieux.

Catégorie tout doux

Et puis, il y a de ces jeux un peu atmosphériques qui intriguent ou qui mettent du baume au cœur.

Bon, je ne dirais pas que « Dreaming Sarah« , de l’Asteristic game studio, est particulièrement feel good. Ce jeu de plateformes peu bavard et onirique nous met dans la peau d’une petite fille que l’on doit aider à se réveiller. Les différents niveaux nous baladeront d’une forêt pluvieuse et tranquille à un manoir hanté, en passant par… la lune, et notre chemin sera truffé d’objets random qui nous aideront à progresser. Il ne faudra pas hésiter à retourner dans certains endroits pour éclaircir pleinement les secrets de ce jeu alambiqué et poétique, qui se propose de renouveler l’excellent jeu d’horreur « Yume Nikki« . Made in RPG Maker, ce dernier s’aventurait également dans le sommeil troublé d’une petite fille, peuplé de créatures angoissantes et de personnages énigmatiques.

Nettement moins torturé, « A short hike », signé Adam Gryu, livre une aventure ensoleillée et douce sur une île d’animaux parlants tous plus névrosés les uns que les autres. Notre héroïne, une charmante oiselle profondément blasée, souhaite gravir une montagne pour des raisons très différentes de « Céleste » (le jeu est aussi dans le Bundle, d’ailleurs, mais j’y reviendrais dans un autre article). Je me suis prise d’affection très vite pour ce petit monde et sa bande-son, qui n’est pas sans rappeler « Animal Crossings« , et le dénouement arrachera sûrement quelques larmichettes aux plus sensibles.

Mais c’est sûrement « Wide Ocean Big Jacket” de Turnfollow qui aura suscité le plus de surprises. Son identité graphique épurée et chaude se fait le support d’un récit relatant le week-end d’un jeune couple et de deux gosses un peu spéciaux au camping. On se laisse séduire par les dialogues mordants et absurdes, cet aperçu de scènes de vie pas extraordinaires mais pleines de réalisme. « Wide Ocean Big Jacket », sans grandes prétentions, offre une parenthèse de mélancolie et d’intimité teintés d’humour en exploitant l’anecdotique.  

Dans la catégorie les développeurs sont gothiques

Et si je vous disais qu’il existe un jeu qui rend le métier de thanatopracteur fun en critiquant le capitalisme ? C’est perché, mais c’est bel et bien le postulat de base de « Mortician’s Tale » (Laundry Bear Games), sorte de conte macabre et social qui se jette à corps perdu dans l’industrie de la mort au temps du néolibéralisme. Entre deux cadavres à retaper et des mises en bière portées par un design 3D minimaliste pas incroyable mais pas atroce non plus, on regarde ses mails et on suit pas à pas le déclin d’un petit funérarium racheté par des requins de la finance. Le jeu aborde en filigrane tous ces petits détails autour du deuil qu’on a tendance à oublier, de la transphobie post-mortem à l’écologie, et les newsletters qui pop dans nos mails de temps à autres se sont révélées très instructives pour moi.

Enfin, « Death & Taxes » de Placeholder Gameworks est un simulateur de travail comme un autre… où l’on bosse en tant que grande faucheuse (ouais, je sais, Indeed c’est plus ce que c’était). Dans ce jeu, la mort est une boîte comme une autre, régie par une bureaucratie procédurière où le droit de vie ou de mort se consigne négligemment dans des questionnaires. On sent bien que « Death & Taxes » est un jeu inspiré ; l’esthétique un peu comics est au poil, le gameplay rend notre boulot presque satisfaisant, et on peut même se faire plaisir en achetant des babioles à un vieux squelette décidement trop loquace. Le souci c’est que… j’ai eu vraiment du mal à comprendre où le jeu m’entraînait, et quelle était la critique qui sous-tendait nos choix. J’ai eu l’impression qu’on me demandait de faire un truc pour avancer, puis qu’on me punissait pour l’avoir fait.

C’est ici que se termine ma première sélection, mais il y en aura d’autres. Des bisous- Léon

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« La vie est une compétition, et j’ai l’impression d’être en train de perdre » : petite réflexion sur le temps passé, le temps qui reste, et la santé mentale

Peihsiu Chen

La série « Crazy Ex-Girlfriend » n’a eu de cesse de faire parler d’elle, ces dernières années. Son incursion dans la psyché colorée et tortueuse d’une femme borderline a su émouvoir comme interpeller, car rares sont ceux d’entre nous qui ne nous sommes pas reconnus au moins une fois dans les comportements de Rebecca Bunch. Mais bien que la série chavire d’aventures en aventures rocambolesques pour aborder le thème de la santé mentale, c’est parfois dans ses trames narratives les plus anecdotiques qu’elle nous ébranle le plus. « I’m so happy for you », le cinquième épisode de la quatrième saison, fait partie de ceux-là. L’héroïne, qui commence enfin à connaître une forme de stabilité psychique, se retrouve confrontée aux déménagements de ses deux meilleures amies et colocataires, toutes deux sur une bonne voie professionnelle et sentimentale. Ebranlée par ces annonces, elle qui ne parvient ni à former de relations concluantes à ce stade ni à trouver ce qu’elle veut faire de sa vie, Rebecca s’enlise dans une spirale d’anxiété qu’elle résumera comme tel et non sans honte à sa psychiatre : « j’ai l’impression que la vie est une compétition, et que je suis en train de perdre ». Une affirmation particulièrement parlante pour cette femme de la trentaine qui, pour compenser ses problèmes et à cause de la pression parentale, a toujours été la meilleure à l’école avant de devenir une brillante avocate.

Ce passage doit être l’un de ceux qui m’a le plus marquée dans la série, pourtant truffée de moments mémorables. Il illustre sans prétention combien notre conception du temps est gangrénée par la logique capitaliste qui voudrait que nous soyons productifs en permanence, et le plus vite possible, au risque de perdre son temps ou de le gâcher. Une logique particulièrement corrosive et dommageable pour tout le monde, mais particulièrement culpabilisante à l’intention de ceux et de celles qui ont grandi en naviguant dans les eaux troubles des problèmes psychologiques et autres neurodivergences.

Une fois n’est pas coutume, pour illustrer mon propos, je vais être obligée de raconter un peu ma vie, donc vous voilà prévenus (en même temps, c’est mon blog et je fais ce que je veux). Je fais partie de ces jeunes gens que l’on rencontre par milliers et dont l’adolescence n’a pas été un long fleuve tranquille. En même temps, avec un trouble anxieux généralisé et une tendance plus que glissante vers les épisodes dépressifs ou suicidaires, la vie l’est rarement, tranquille. Mais comme Rebecca, j’ai eu la chance d’évoluer dans un milieu privilégié, qui me pardonnait mes nombreux décrochages scolaires ; serais-je née plus pauvre, et j’aurais sans doute fini en filière professionnelle, comme un bon nombre de gosses prolos et racisés qui n’ont pas droit au bénéfice du doute. J’avais des facilitées dans les matières littéraires, ce qui s’inscrivait parfaitement dans mon déterminisme genré, et me fit sauter le CP. J’ai gravi les échelons de l’école péniblement à cause de mes problèmes qui me clouaient au lit la plupart des jours, mais toujours en entendant que j’étais spéciale et surdouée à chaque étage. Les étudiants en sociologie ne seront pas dupes ; ce traitement de faveur ne venait pas de nulle part.

Bourdieu et Passeron, que l’on ne présente plus, l’ont théorisé sous le nom d’idéologie du don : au lieu de présenter mes capacités comme le fruit d’un travail et d’une sensibilisation artistique et intellectuelle entreprise par mes parents de classe moyenne depuis mon plus jeune âge,  on les a mystifiées comme un « don », une aptitude innée. C’est cette foi en mon talent qui a poussé mon entourage familial et scolaire à protester quand j’ai souhaité redoubler ma première après ne pas m’être rendue en cours de l’année. Quand bien même cela signifiait avancer à mon rythme tout en remontant doucement la pente après un épisode psychique particulièrement sévère, cette décision fut essentiellement considérée comme un gâchis regrettable de temps et tout particulièrement de mon année d’avance par les adultes autour de moi.

Le conflit se réitéra à la fin de ma terminale quand la question de mon avenir se présenta. Alors que je ne rêvais que d’indépendance et d’autonomie par rapport aux institutions scolaires, on me présenta la prépa littéraire comme l’endroit de tous les possibles. La fac ? Ce n’était qu’un ramassis de flemmards et de chômeurs en devenir, voyons ! Les futurs esprits de ce monde convergeaient en classe préparatoire ! Car l’élitisme n’est jamais bien loin de la préservation de l’idéologie capitaliste. Or, j’en savais suffisamment sur la question pour m’opposer fermement à cette orientation, engendrant à nouveau de la déception de toutes parts. Même si j’étais convaincue du bienfondé de ma démarche, je dois dire que la suite ne s’est pas avérée facile : de réorientations en réorientations, de crises psychiques plus ou moins intenses à des tentatives de thérapie, j’ai fini par atterrir en sociologie avec, pour la première fois de ma vie, la certitude d’avoir les choses sous contrôle un minimum, ma santé comprise.

J’ai vingt-quatre ans. A cet âge, je devrais avoir au moins fini un second master, ou m’être forgé une perspective professionnelle. A la place, je finis tout juste une licence sans gagner mon pain moi-même.

Je mentirais si je disais que je n’avais jamais regretté la façon dont j’ai géré mon parcours. Si d’aventure, vous avez déjà un peu lu les articles que je publie ici, vous devez vous douter que ce n’est pas dans ma nature de ne pas questionner le moindre de mes choix. Or, être neuro-divergent, c’est un peu comme souffrir d’une pathologie invisible aux conséquences bien réelles. Une chose aussi anodine que de se lever le matin pour aller pointer au boulot peut prendre des proportions gigantesques dans notre esprit. Mais ce n’est pas parce que nous ne cochons pas toutes les cases du métro-boulot-dodo que nous passons notre vie à ne rien faire. Et plus que ça : ce n’est pas l’adhérence à ces modèles de réussite traditionnels qui détermine notre valeur. La réussite d’une vie ne devrait pas se mesurer à cela. L’idée même de réussir sa vie comme s’il s’agissait d’une ridicule compétition à laquelle nous sommes obligés de participer alors que nous n’en avons même pas écrit les règles paraît galvaudée.

Les trois ans qui succèdent à l’obtention de mon baccalauréat font figure de cases blanches sur mon curriculum vitae. Je les aies passées à essayer toutes sortes de choses et à me planter, à disséquer mon passé, mes pratiques et ma responsabilité dans le monde actuel. Loin de moi l’idée de me dépeindre comme un modèle de réussite informel, car je connais toujours mes mauvais jours. Mais ces années vides sur un papier administratif, je les sens dans ma manière de me gérer, de me comporter et de comprendre le monde. Je les sens aussi quand j’aborde mon futur domaine d’expertise dans les sciences sociales, quoi que cela veuille dire : j’ai tellement galéré que je sais désormais pourquoi je suis là, dans quelle direction je vais et ce que je dois faire. Et je sais que je peux me tromper et encore bifurquer, mais que cela n’équivaudra pas à un « échec ». Dans la scène de Crazy Ex-Girlfriend à laquelle j’ai fait référence pour introduire mon article, la psychiatre de Rebecca Bunch lui rétorque que certes, ses amies sont en avance sur elle professionnellement et dans leurs relations, mais qu’elle a dû affronter et résoudre toute une série d’enjeux complexes qui ne se sont pas présentés aux autres. Cette observation semble essentielle pour se déculpabiliser et relativiser son parcours : tout le monde n’évolue pas de la même manière, et l’on est bien souvent amenés à développer ses aptitudes en fonction de ses problèmes spécifiques. Ces victoires du quotidien ne sont pas moins honorables que la capacité à tenir le rythme du monde capitaliste, qui est de toute manière, le fer de lance d’une idéologie malsaine qui abîme le corps et l’esprit des individus de manière indélébile.

Face à ces injonctions à la productivité, j’ai envie de dire : non, vous ne perdez jamais votre temps quand vous choisissez de faire de votre santé mentale une priorité. Vous ne perdez jamais votre temps quand vous vous consacrez à quelque chose qui vous plaît, à quelque chose qui vous donne à réfléchir ou à penser. Je suis convaincue que l’on apprend toujours, d’un mauvais film, d’un projet qui n’aboutira pas, d’une relation qui ne mène nulle part du moment où elle n’est pas abusive. La réussite est rarement fulgurante. Rare sont ceux qui découvrirent tôt ce pourquoi ils sont bons et ce qu’ils veulent faire de leur vie – des tas de personnes, au contraire, se découvrent sans cesse de nouvelles passions jusqu’à la fin de leur existence. Pourquoi n’en choisir qu’une seule, même ? La vie devrait être ponctuée d’expérimentations et de tentatives plutôt que jalonnée de décisions catégoriques cristallisées par le système scolaire. Il ne devrait jamais être trop tard pour se découvrir hors du moule neurotypique et tiède de cette vaste contrée qu’est le capitalisme.

Léon Ctn

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BABY, NOUS LA VAGUE ET SKAM : AUTOPSIE DES TEEN SERIES

Au risque de commencer par une platitude, l’adolescence fait partie de ces sujets auxquels on ne cesse de consacrer des productions culturelles, et notamment des séries. D’aucuns peuvent estimer qu’il s’agit là d’une stratégie commerciale avisée, puisque les adolescents sont de gros consommateurs de séries, mais on peut aussi considérer que tant que l’adolescence existera, il existera des gens pour en parler. La série fait figure de bon support pour narrer cette époque, car son format long et haché permet de retracer au mieux un évènement qui s’inscrit dans la durée, fait de mutations, de revirements et de tumultes. Et surtout, elle permet d’élargir le champ des possibles dans le traitement d’un thème tout en nuances, en multipliant les points de vue.

J’ai dit plus haut que les adolescents regardaient beaucoup de séries, mais cette affirmation est à approfondir à une époque où le médium sériel touche de plus en plus de monde. Même les œuvres « adolescentes » touchent un public générationnel plus large. Pourquoi ? On pourrait se dire que l’âge ingrat reste une encoche sur la peau des adultes, un souvenir vif, qu’il soit douloureux ou non. Que l’adolescence représente à la fois le passé et le futur du monde, et un chaos nerveux aux promesses de liberté – une liberté certes entravée par la routine scolaire et la tutelle parentale, mais une liberté quand même.

Une représentation de l’adolescence ne se réduisant jamais qu’à cela, il m’est arrivé, au cours de mes errances télévisuelles, de me faire une réflexion. Celle que la plupart des « Teen séries », comme nous allons les appeler, peuvent souvent être divisées dans deux catégories : celles qui utilisent l’adolescence comme prétexte, c’est-à-dire l’employer comme un contexte à des situations rocambolesques et des personnages hauts-en-couleur, et celles qui l’utilisent comme vecteur, un moyen d’explorer des sujets qui lui sont propres. Dans la perspective de cette typologie, je vais tout d’abord me pencher sur trois séries qu’il m’a été donné de voir, et qui me paraissent correspondre à la notion d’adolescence comme prétexte. Enfin, je m’attarderais sur trois autres séries plus représentatives de l’adolescence comme vecteur.

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Les séries « Baby » et « Nous, la vague » sont toutes deux issues de l’interminable catalogue Netflix, et ont de particulier qu’elles sont toutes deux des créations Européennes. Mise en ligne l’année dernière, « Baby » promettait aux internautes la peinture d’une jeunesse dorée mais profondément amère, portée par l’amitié de deux jeunes filles se tournant vers l’escorting à la recherche de nouvelles sensations. Plutôt bien reçue par le public, elle se vit renouvelée pour une saison supplémentaire déjà disponible sur la plateforme. L’Allemand « Nous, la vague » surfait, sans mauvais jeux de mots, sur la notoriété du film « La Vague » (qui décrit une expérience scolaire à taille vivante sur le fascisme) en s’autorisant quelques libertés : on y voit la naissance d’une amitié entre plusieurs lycéens qu’à priori tout oppose sur fond d’instincts révolutionnaires. Seulement composée de six épisodes, la première saison, au vu de sa conclusion, ne laissait pas trop la possibilité d’envisager une suite.

Skam, qui est la troisième série abordée ici, se démarque un peu plus, autant sur sa catégorisation qui peut être considérée comme à mi-chemin entre les deux mais aussi sur ses origines et son développement. Initialement Suédoise, elle s’est, au fil du temps, dotée de plusieurs saisons qui exploraient à chaque fois un point de vue différent chez les ami-es dont il est question dans son prologue. Mais connaissant un vif succès, la série a tôt fait de se décliner à toutes les sauces, dans pléthore de pays différents : Italie, Espagne, France… C’est cette dernière que j’ai regardée, en addition de quelques épisodes de la série originale. Contrairement aux deux premières séries, qui entremêlent à souhait les subjectivités de leurs personnages, Skam choisit d’adopter un point de vue différent à chaque saison. Si les deux premières s’attardent, somme toute, sur des romances hétérosexuelles peu novatrices, et tâtonnent du côté d’enjeux graves comme le harcèlement scolaire ou le « revenge porn », la troisième saison donne sa voix à un personnage homosexuel, et la quatrième nous met dans la peau d’Imane, musulmane fière et grande gueule, et la dernière nous plonge dans le vécu d’un camarade de la bande devenu sourd du jour au lendemain.

Baby : l’or de contrefaçon

Si « Baby » a connu un vif succès à sa sortie, elle ne s’est pas faite sans controverse. Basée sur un fait divers, le « Baby Squillo » en Italie, elle s’est notamment vue ciblée par des associations de survivant-es d’exploitation sexuelle, qui l’accusaient de glamouriser la prostitution. Une pétition pour qu’elle soit retirée de Netflix a même circulé entre les deux saisons. Le « Baby Squillo » opposait effectivement de puissants magnats à des prostituées mineures en situation d’extrême précarité, une situation partiellement gommée par la série qui étrenne deux héroïnes de classe moyenne haute, voire élevée, un choix qui amoindrit l’aspect glauque de l’affaire, et masque par le même geste les enjeux sociaux propres à la question de la prostitution. Chiara et Ludo ne manquent de rien matériellement ; Il est sous-entendu que Ludo et sa mère peinent à payer les factures, mais la jeune fille est tout de même scolarisée dans une école privée et de renom et logée dans une maison de taille respectable. C’est plutôt une forme de vide dans leur vie qui les incites à l’action : Chiara semble en inadéquation avec les jeunes de son âge, en particulier avec les garçons qu’elle trouve immatures. Ludo, quant à elle, a perdu une bonne partie de ses filtres sociaux à partir du moment où une sextape la mettant en scène a été diffusée. Hypersexualisée et brimée par les autres, elle en est venue à s’approprier ce personnage pour mieux contrer ses détracteurs.

 Mais l’analyse ne va pas vraiment plus loin que cela : la série s’attarde sur la découverte progressive de ce monde de la nuit pour les jeunes filles, qui se rapprochent somme toute de manière assez futile. C’est précisément cet univers fastueux et pourtant teinté de noirceur qui les enivres, quand bien même il n’est pas très différent des élites qu’elles côtoient au quotidien, si ce n’est qu’il s’y passe bien plus de choses. Chiara, dont la voix accompagne ponctuellement le récit, fait part de son ennui face au quotidien, auquel elle oppose la nécessité de cultiver des secrets. Lors de son premier rapport tarifé, elle relate son épanouissement quasi-émancipateur, précisant avoir été traitée « différemment » et avec « respect ». Après la découverte, néanmoins, viendront les complications et le sevrage, car c’est bel et bien comme une addiction dans laquelle elle peut toujours être susceptible de replonger que Chiara appréhende sa double-vie.

Les deux ados ne sont pas les seules à occuper l’écran ; Nous sommes aussi introduits à une large palette de personnages tous plus archétypaux les uns que les autres, des sportifs peu supportables au proxénète purement diabolique, en passant par la prof de sport mûre mais toujours sexy, dangereusement plongée dans la nostalgie de sa jeunesse. Deux personnages masculins en particulier s’illustrent par leur présence : Damiano, un fils d’ambassadeur tête brûlé mais pas indifférent au charme éthéré de Chiara, et Fabio, le fils du directeur moins chaste qu’il n’en a l’air. Par un concours de circonstances, ils finiront tous deux par baigner dans du trafic de stupéfiants. Comme dans bon nombre de séries ou de films censés illustrer la décadence de la jeunesse modèle, on constate un partage genré des formes de déviance : les garçons dealent et les filles se prostituent. Rien de très original en soit. La série, qui se voulait parée d’accents trash, porte au final un regard assez moraliste, non pas sur ses personnages, mais sur la société et les adultes incompétents ou apathiques qui corrompent les mœurs des plus jeunes.

Il ne s’agit pas pour autant de faire de Baby un pamphlet réactionnaire et malveillant ; La série n’a probablement pas pensé son message jusque-là. Elle évoque un ersatz moins abouti et plus terne de Gossip Girl, l’emblématique fresque télévisuelle des jeunes de l’Upper East Side qui en dépit de son fond effroyablement creux, pouvait se targuer d’être distrayante et efficace. Des séries adolescentes, donc mais dont la saveur s’estompe si tôt qu’on éteint sa télévision.

Nous, La Vague : jeune et jolie (et encartée à Extinction-Rébellion)

Tous ceux et toutes celles qui ont un jour eu un cours d’Allemand dans leur vie le savent : La Vague est un produit culturel néerlandais incontournable pour peu qu’on soit ado. Un film plutôt passable mais sympathique à regarder, une leçon peu subtile sur le dogmatisme et les extrêmes mobilisant une palette variée d’adolescent-es en carton, du gosse brimé par tous à la hippie qui parle d’énergies, en passant par les gothiques et les punks anars. La série, qui est elle aussi allemande et sortie l’année dernière, n’a donc pas grand-chose à voir avec le matériel original qu’elle revendique ; du moins, je l’espère, car si l’on établit bel et bien une corrélation, sa morale est plutôt nauséabonde et datée.

Jugez-en par vous-même : « Nous, la vague » retrace l’éveil politique d’une bande de jeunes qui ont peu à voir les uns avec les autres. Léa est un pur produit de la bourgeoisie européenne, Rahim est la cible des nazillons de son quartier en plein processus de gentrification, Hagen expérimente la misère des secteurs agricoles à travers ses pauvres parents et Zazie l’originale se fait martyriser en classe. Le tableau est complété par Tristan, rejeton des maisons d’arrêts charismatique et révolutionnaire, mais non dénué de mystère (et par « mystère », je veux dire qu’il ressemble à un mannequin d’Abercrombie et qu’il a vite-fait un passé tourmenté).  C’est cet électron libre qui va relier tout ce beau monde et l’inciter à se soutenir et à se révolter, effort culminant dans la naissance d’un mouvement altermondialiste et anticapitaliste : celui de la vague.

Est-ce qu’on est vraiment en train de faire le pont entre une œuvre qui parle de fascisme et une autre œuvre, soi-disant dérivée de cette dernière, censée représenter une extrême-gauche ? Il semblerait. Je vais accorder le bénéfice du doute aux gens qui l’ont écrit, mais dit comme ça, ça ressemble à un propos bateau du type « les extrêmes se rejoignent », et c’est assez mal convenu à une époque pareille – mais gardons ces réflexions pour plus tard.

En six épisodes, « Nous, la Vague » décrit l’embrasement d’un groupe et son déclin, dans ses répercussions politiques aussi bien qu’humaines. A mesure que nos joyeux protagonistes militent et documentent leurs actions sur les réseaux sociaux, ils apprennent à devenir amis et amants. C’est un sujet assez original pour une série d’un tel acabit : on voit rarement des jeunes se politiser dans des fictions grand public, et il aurait été vraiment intéressant de voir un tel sujet bien traité sur nos petits écrans. Le problème, c’est que la série s’enlise dans un dédale de clichés.

La caractérisation très attendue des personnages et leurs histoires d’amour fades et forcées (est-on obligés de vouloir tous les caser à tout prix ?) privent la série d’enjeux importants, ce qui est regrettable – j’aurais aimé mieux comprendre les raisons qui poussaient ces filles et garçons à se révolter, les voir s’approprier plus qu’en surface les causes qu’ils défendaient, le privé ne se dissociant jamais du politique, à un âge formateur qui plus est. A vouloir brasser le plus de sujets possibles, elle ne creuse rien, même pas sa vision du militantisme qui est fantasmée et manichéenne. Et c’est précisément là où le bât blesse :  par son manque d’approfondissement et de connaissances, « Nous, la vague » loupe l’opportunité de devenir une série marquante sur la radicalité d’une génération désillusionnée et anxieuse qui a grandi dans la crise. « Nous, la vague » se hâte à condamner cette radicalité au profit d’un discours pacifiste conventionnel et contradictoire qui laisse un goût amer à tous ceux qui ont un jour milité dans leur vie. Elle ne parle ni à ceux qu’elle prétend représenter, ni à ceux qu’elle ne représente pas, et en cela, elle devient cruellement oubliable.

Skam : lueur scandinave au bout du tunnel ?

Je voulais, en écrivant cet article, critiquer les tares habituelles des séries pour adolescents en prenant celles que je trouvais les plus représentatives en la matière. Mais je dois dire que mon avis sur celle-ci est plus nuancé, tant elle comporte son lot de maladresses comme ses moments de grâce.

Skam France tourne autour de la vie d’un groupe mixte d’ados, de la seconde à la terminale. Elle va ouvrir dans les deux premières saisons sur du général, des histoires d’amour ou d’amitié censées être assez banales pour que tous, et surtout toutes, puissent s’identifier, avant de zoomer sur des situations plus spécifiques et plus rarement abordées dans l’univers télévisuel français : être un ado gay qui prend conscience de sa sexualité, affronter l’islamophobie quotidienne au lycée, se confronter au handicap lorsqu’on a grandi valide. Sans se résumer à ces caractéristiques, puisque l’on reste une jeune personne en questionnement et en quête d’amour et d’approbation. « Skam » veut dire « honte » en norvégien. Et c’est une façon plutôt frontale d’aborder cette période de la vie bien souvent ancrée dans la gêne, le sentiment de ne pas être à sa place et de ne pas grandir tout à fait comme les autres. Encore plus quand, factuellement, on ne correspond pas à l’image blanche, hétéronormée et valide que renvoient les normes hégémoniques.

Et face à ces exhortations, Skam a retenu la leçon. Ses personnages et ses histoires trahissent bel et bien une volonté d’être représentatifs et inclusifs des réalités moultes et variées de France au vingt-et-unième siècle. La dernière saison, qui met à l’honneur un adolescent en situation de surdité, est symptomatique de cet effort de recherche : on y parle aussi bien des difficultés rencontrées par Arthur et ses proches pour s’accommoder de cette situation que des discriminations qu’elle entraîne, en approchant les communautés non-valides et leurs revendications plurielles, ainsi que ses techniques de survie dans un monde qui ne les prend pas en compte. Un travail de représentation imparfait mais volontaire, de même qu’un vrai outil pédagogique pour les profanes. Car en effet, la série se veut très didactique, et ce sur beaucoup de sujets, souvent à travers les personnages d’Imane et d’Alexia.

Bien sûr, il y a un certain nombre de choses à redire, au niveau des dialogues qui paraissent parfois trop écrits pour sonner naturels où de certains acteurs qui pédalent dans la semoule à cause de l’inexpérience. Sous cet angle-là, les deux premières saisons, qui composent avec pas mal de clichés, sont, je trouve, les moins convaincantes. La seconde, en particulier, qui relate l’idylle non-avouée entre Manon, une forte tête, et Charles, LE beau gosse de terminale (une copie carbone de n’importe quel banquier de 30 piges), atteint des sommets d’incrédibilité et de niaiserie. Mais quand Skam délaisse ces écueils pour déployer ses ailes, elle se mue en chouette divertissement pour ados et jeunes adultes.

Spoiler : cet article aura probablement une suite, un peu sur le modèle de celui-ci, afin de vous parler des séries pour ados qui vont battre mon petit cœur.

Léon Ctn

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Pourquoi les zombies symbolisent-t-ils les plus grandes peurs de l’Amérique ?

Une petite histoire sociopolitique du zombie, de Haïti jusqu’à la série The Walking Dead. Ecrit par Zachary Crockett et Javier Zarracina, initialement publié le 31 octobre 2016 sur le site de Vox. Traduit par Léon Cattan. Les illustrations de Zarracina seront reprises telles quelles.

Le zombie, de par son apparence, inspire la crainte.

Gris de peau et ensanglanté, il est dépourvu d’un membre ou d’un œil. Il titube dans ses vêtements rapiécés, les bras tendus vers de la chair fraîche. Parmi les autres cadavres décharnés et dégingandés qui se comptent par milliers, il trébuche sur ses propres intestins et claque une mâchoire en ruines.

Quand on se penche sur l’histoire du zombie dans la culture Américaine, de son irruption dans l’imaginaire collectif à la série « The Walking Dead« , on comprend que la créature n’est pas qu’une commodité esthétique pour le genre horrifique – c’est un commentaire politique.

Pendant 80 ans, les morts-vivants ont été utilisés par nombre de réalisateurs et d’écrivains comme les métaphores de peurs bien plus profondes : l’exotisme racial, la destruction atomique, le communisme, la contamination de masse, la mondialisation – et plus que tout, la peur suscitée par nos propres pairs.

De Haïti à Hollywood : Terreur du Vaudou et des cultures « primitives »

Portrait de Félicia Felix-Mentor, une zombie Haïtienne qui aurait existé dans les années trente.

Bien que l’on puisse situer la naissance du zombie des milliers d’années plus tôt dans bien des cultures, sa version Américaine a été empruntée au vaudouisme Haïtien du dix-neuvième siècle.

Ce système de croyances en milieu rural – qui a été fortement influencé par les millions d’esclaves Africains amenés de force au pays par les Français au dix-septième siècle – considérait que ceux qui mourraient de causes non-naturelles (d’un meurtre, par exemple) étaient voués à errer aux abords de leurs sépultures. Les macchabés pouvaient aussi être ressuscités par un Bokor, sorcier vaudou qui en disposerait comme d’esclaves attitrés dépourvus d’autonomie. Les Haïtiens se référaient à ces créatures perpétuellement suspendues entre la vie et la mort comme de « zombi ».

Comme elle avait abrité une triomphante révolte d’esclaves et réclamé son indépendance de la France en 1804, Haïti fût antagonisée par le monde occidental, et perçue en tant que menace envers l’impérialisme. La culture Vaudou était perçue comme caractéristique de « l’infériorité sauvage » de son pays – et quand les Etats-Unis l’ont envahie en 1915, les missionnaires ont entrepris de l’éradiquer.

Pratiquants du Vaudou en Haïti (1860)

C’est au cours de cet envahissement qu’un Américain, du nom de William Seabrook, croisa des Zombi. Alors qu’il enquêtait sur le vaudou à Port-au-Prince, il tomba sur l’entreprise de la Haïtien American Sugar Company où il rencontra quatre « zombies ». Dans un texte écrit dans les années 20, il se souvint :

« Les présupposés zombies continuaient machinalement leurs tâches. Ils cheminaient comme des brutes, des automates. Mais le pire, c’était leurs yeux…. Des yeux de morts, inéluctablement, qui n’étaient pas vitreux mais perçants, dissipés, qui vous regardaient sans vous voir. »

Les êtres catatoniques qui se trouvaient devant Seabrook étaient probablement les esclaves des fabricants Américains, obligés à travailler nuit et jour dans des conditions effroyables. Mais Seabrook, qui ignorait tout de ce contexte, l’a mystifié dans l’ouvrage « L’Île Magique » (1929), présentant ainsi le zombie à l’Amérique.

Le premier film de zombies, « Les Morts-Vivants » (1932), est sorti dans les salles obscures alors que les bases du film d’horreur commençaient tout juste à s’esquisser, un an après « Dracula » et « Frankenstein ». Principalement inspiré des dires de Seabrook, son année de sortie coïncide avec la fin de l’occupation Américaine sur l’île d’Haïti.

Dans le film, un couple blanc visite Haïti, où ils prévoient de se marier. Le propriétaire d’une plantation s’éprend de la jeune femme et la transforme en zombie avec l’aide d’un maître Vaudou. Des péripéties douteuses, impliquant plusieurs « zombifications » aux mains d’Haïtiens diaboliques, s’en suivent – mais à la fin, le couple ressort vaillant et le maître Vaudou est jeté d’une falaise.

« Les Morts-Vivants » a explicitement joué sur la peur américaine du vaudou, et a transformé un système de croyances spirituelles en trame horrifique. Haïti est mise en scène comme un endroit primitif et non-civilisé, où pullulent zombies et sorciers. La sacrosainte tradition religieuse de l’Occident, le mariage, est entachée par la magie noire du monde barbare.

Une scène des « Morts-Vivants ».

Le film fut un succès commercial qui engendra quelques piètres imitations traversées par la crainte du zombie Vaudou dans les années 30 et 40.

Dans « Ouanga » (1936), une propriétaire de plantation Haïtienne s’éprend d’un homme blanc et fait appel au vaudou pour ressusciter deux zombies noirs afin de ravir la fiancée de sa proie pour la sacrifier au cours d’une cérémonie occulte. Son plan est mis à mal par un « noble » domestique noir qui la tue en l’étranglant. « Vaudou » (1943) explore l’insécurité psychologique générée par le Vaudou à travers le personnage d’une gouvernante blanche qui va dans les Caraïbes et expérimente de violentes hallucinations tribales impliquant des zombies.

Jusque dans les années 40, les zombies étaient surtout le reflet de ces peurs plutôt racistes. Mais quand le paysage politique s’est enrichi, les créatures se sont vues dotées d’un nouveau type de symbolisme.

Le zombie atomique : extinction nucléaire et « Peur rouge »

Une scène de « Plan 9 from Outer Space »

Le zombie a alors achevé sa transition, de minuscule fragment du folklore Haïtien à célèbre phénomène culturel en Amérique. Les zombies étaient LES créatures du moment dans des chansons de groupes connus, des émissions de radios et des shows en discothèques. En 1939, au cours de l’exposition internationale de New-York, le « Zombie » – un cocktail à base de rhum (et de sucre de canne cultivé par les esclaves Haïtiens) – se buvait comme du petit lait.

Une crainte était alors de mise dans le pays : la seconde guerre mondiale commençait à faire surface, et avec elle son lot de génocides de masse, l’ombre d’un conflit atomique, et la menace d’une dictature communiste. La guerre froide qui lui succéda entretint les inquiétudes générées par le communisme soviétique et le progrès de la science, la course à l’espace y faisant écho.

Les zombies se firent témoin de comment les Américains assumèrent ces peurs.

D’abord, il se constatera une peur du Vaudou et de l’espionnage dans les films de morts-vivants. Dans « Le Roi des Zombies » (1941), un pilote échoue dans les Caraïbes et croise un espion étranger qui manipule des zombies dans le but d’extirper des informations confidentielles à un amiral américain. De la même manière, dans « Revenge of the Zombies » (1943), un docteur machiavélique créé une armée de zombies nazis pour assurer la victoire des Allemands.

Suite aux bombardements d’Hiroshima et Nagasaki en août 1945 et aux premiers tests atomiques de l’URSS en 1949, les peurs américaines de la radiation nucléaire et du communisme vont s’intensifier dans le film d’horreur.

Le comic “Corpses : Coast to Coast”, publié dans un numéro de Voodoo datant de 1954, en est l’exemple flagrant.

On y voit des fossoyeurs qui se syndicalisent et se mettent en grève, laissant derrière eux à l’air libre un amas prodigieux de cadavres. Un communiste Russe expédie ces derniers dans un « tank d’endoctrinement » (qui les changes en zombies) et fonde une coalition baptisée l’United World Zombies (UWZ). Progressivement, le groupe s’empare de la maison blanche, des Etats-Unis, de l’Europe, puis du reste du monde. Mais ce soulèvement meurt dans l’œuf à cause d’une bombe atomique : « La chair zombie ne supporte pas les radiations ! » s’écrie l’antagoniste du comic dans les dernières cases.

Des intrigues similaires ont lieu dans des films de zombie Hollywoodiens. « Le Tueur au Cerveau Atomique » (1955) dépeint un ancien scientifique nazi appelé Wilhelm qui utilise les radiations pour réanimer des cadavres. Dans « Teenage Zombies » (1960), un « scientifique de l’Est » prévoit de zombifier la population des Etats-Unis via un gaz expérimental.

Pendant ce temps, l’URSS remportait la course à l’espace : en 1957, elle lançait le Spoutnik (premier satellite artificiel du monde), et en 1961, elle envoyait le premier humain dans l’espace. Les zombies servirent alors à exprimer les émotions des Américains vis-à-vis de leur échec dans l’espace – et de l’espace tout court.

« Zombies of the Stratosphere » (1952) gravite autour d’une force alien malveillante qui dérobe les plans atomiques aux soviétiques afin de l’utiliser et de changer la position orbitale de la terre. Dans « Plan 9 from Outer Space » (1954), des aliens bienveillants ressuscitent une puissante entité zombie pour stopper le développement d’une méga-bombe alimentée par le soleil. « The Earth Dies Screaming » (1964) parle d’un alien résistant aux balles qui fait appel à un gaz étrange pour annihiler l’humanité, avant de réveiller des cadavres grâce à des signaux radios.

A partir des années 60, une certaine agitation frappa les Etats-Unis et donna naissance au zombie moderne.

Le zombie de l’apocalypse : une réponse aux droits civiques et à la guerre du Vietnam

« La nuit des morts-vivants »

Les années 60 – connues pour leur vague d’assassinats, le mouvement des droits civiques, la guerre du Vietnam et les révoltes contre-culturelles – comptèrent parmi les plus mouvementées de l’histoire Américaine.

Au milieu de ce tumulte sortit un film qui révolutionna le concept du zombie tels que nous le connaissons : (1968).

Le film culte de Romero s’ouvre sur l’arrivée de la jeune Barbara dans un cimetière afin de fleurir la tombe de son grand-père. Un zombie surgit et elle s’élance à travers champs avant de se réfugier dans une ferme. Là-bas, elle rencontre un jeune homme noir, Ben, et un petit groupe de survivants. Ben réussit à déjouer la vigilance de plusieurs centaines de zombies et émerge de la maison en ultime survivant, avant se faire abattre par un policier blanc dans la scène finale.

Diffusé au cinéma cinq mois seulement après le meurtre de Martin Luther King Jr, « La Nuit des Morts-Vivants » est imprégné de sous-entendus politiques évoquant les tensions raciales bien présentes à ce moment-là.

Des interactions lourdes de sens ponctuent le film – principalement entre Ben et Harry, un autoritariste blanc dont le pouvoir commence à être menacé. Quand Tom, le jeune idéaliste du groupe, émet l’idée qu’ils « [se] débrouilleraient bien mieux [s’ils] coopéraient tous les trois », il est totalement ignoré.

Le générique de fin s’attarde sur une série d’images grises et granuleuses, où l’on voit une foule de sudistes blancs piquer le corps sans vie de Ben à la fourche et poser avec. Alors que la dernière image se fige sur un incendie qui n’est pas sans rappeler un rituel du Ku Klux Klan, nous entendons un chien policier aboyer de loin.

« Le film était une réponse directe au climat de l’époque » déclare Roger Luckhurst, auteur du livre « Zombies : une histoire culturelle ». « Il était diffusé dans les quartiers modestes où vivait la jeunesse noire, et on l’accompagnait souvent du film « Slaves » (1969) – œuvre traitant d’une révolte d’esclaves en 1850. On le montrait aussi dans le Greenwich Village, qui comptait son lot de groupes d’étudiants radicaux, et il fut même projeté au Musée d’Art Moderne de New-York comme l’une des formes du cinéma politique ».

« La Nuit des Morts-Vivants » était aussi novateur en ce qu’il était le premier film à arborer de vastes hordes de zombies (qualifiés de « goules » dans le film), plutôt que quelques créatures isolées – et à utiliser ces hordes comme symbole d’une apocalypse proche.

Pour la première fois, un grand nombre d’Américains était exposée aux horreurs guerrières à grande échelle. En effet, des vidéos très explicites de l’offensive Tet (1968) et ses piles de cadavres étaient fréquemment télévisées. Le décuplement des zombies dans le film de Romero était une façon de référencer cet évènement.

Vers la fin du film, dans une émission de télé, un journaliste explique qu’une méthode de recherche et destruction va être appliquée pour éradiquer les zombies. Il semblerait qu’il s’agisse d’une référence aux méthodes employées par les troupes Américaines contre les Vietnamiens – des techniques utilisant le décompte des corps pour mesurer le succès d’une attaque plutôt que son efficacité stratégique.

En dépit des avancées sociales, la redistribution des richesses devint de plus en plus inégale dans les années 70 et 80.

Alors que les films de zombies basculaient vers une ère d’exploitation et de copies bon-marché, le film suivant de Romero, « L’Armée des Morts » (1978) réinsuffla au genre son aura de commentaire social – cette fois-ci, en ciblant le capitalisme américain moderne.

On y voit une apocalypse zombie décimer les Etats-Unis, rendant les banlieues – massivement occupées par des minorités prolétaires – tout particulièrement vulnérables. Le SWAT enfonce les portes des foyers d’hébergement et élimine des brassées d’êtres humains qui présentent des risques de contamination. Les survivants se réfugient dans un centre commercial gigantesque, où ils se laissent aller à un « mode de vie hédoniste », mais un gang de bikers investit bientôt l’endroit pour le piller et dans leur sillage, laisse entrer des milliers de zombies.

Lors des dernières scènes du film, les zombies envahissent le centre commercial – alors que les escalators fonctionnent, qu’une musique de fond joue et que les fontaines gargouillent – et l’on peine à voir la différence entre un banal week-end de soldes et l’apocalypse qui se déroule.

Les zombies de « L’Armée des Morts » illustrent bien la préoccupation générée par le capitalisme et la surconsommation imminentes dans les années 70. Les zombies sont ici des consommateurs errant sans but dans les magasins : « c’était un endroit important de leur vivant », commente un des survivants en les observant. Mais ces derniers sont tout aussi coupables, comme l’atteste ce dialogue entre les protagonistes du film :

« ROGER : Bon, nous y sommes [dans le centre commercial], mais comment allons-nous repartir ?

PETER : Qu’est-ce qu’on en a à faire ? Allons faire du shopping !

ROGER : Des montres ! Plein de montres !

PETER : Prenons juste ce dont nous avons besoin. Comme une télévision et une radio.

ROGER : oh, de l’essence pour briquets ! Et du chocolat ! Beaucoup de chocolat !

PETER : [se précipitant vers un rayon de vêtements] Et pourquoi pas un manteau en vison ?! »

« Comme ils ont été endoctrinés par l’idéologie capitaliste, les [survivants] ne peuvent pas concevoir le monde sclérosé autour d’eux autrement qu’en terme de possession et de consommation » écrit Kyle William Bishop, professeur d’études filmiques. « Et cette vision erronée est suffisamment puissante pour qu’ils mettent leurs vies entre parenthèses ».

Zombies & pandémie : une contagion massive

Au début des années 80, la crainte d’une contamination de masse saisit les américains.

Pendant plusieurs décennies, l’on assistait au passage d’un certain nombre de virus inconnus et ravageurs : Ebola ne fût détecté au Soudan qu’en 1976, le SIDA se manifesta en 1980, la grippe aviaire attaqua la Chine au milieu des années 90, et le coronavirus du syndrome respiratoire aigu sévère (SARS) provoqua stupeur et angoisses en 2003. La menace d’une épidémie dévastatrice obligea l’Organisation Mondiale de la Santé à établir un plan d’action consistant.

Ces peurs de contamination – comme toutes les peurs avant elles – furent rapidement intégrées à la raison d’être du zombie : un article publié en 1986 dans le « Journal of the American Medical Association » portant sur le sida s’intitulait « La nuit des Morts-vivants II ».

La contagion se joint bientôt au Vaudou et aux radiations comme causes potentielles de zombification.

Dans l’incontournable jeu vidéo « Resident Evil » (1996), une grande compagnie pharmaceutique, la corporation Umbrella, se livre secrètement à des expérimentations bio-organiques et développe le « Virus T » – un virus mutagène qui ramène à la vie des macchabés. Un virus « grippe verte » est mis en cause concernant l’apparition des zombies dans le jeu de 2008 « Left 4 Dead ».

Le film « 28 jours plus tard » (2002) suit une trame similaire : des singes infectés par un virus hautement contagieux semblable à la rage s’échappent d’un laboratoire de recherche médicale, et le mal se répand à travers le monde, suscitant un effondrement dystopique.

Ces dernières années, le zombie – et ses origines scientifiques – a été approprié par les survivalistes extrémistes.

En 2011, Steven Schlozman, un neurobiologiste de Harvard, a publié « Autopsie du zombie : manuscrits secrets de l’Apocalypse », dans lequel il présentait un scénario d’apocalypse zombie « réaliste », prétendument basé sur des évidences scientifiques. Il inventa même un nom à cette contagion zombie : « Ataxic Neurodegenerative Satiety Deficiency syndrome » (A.N.S.D ; grossièrement traduit, syndrome de la dégénérescence ataraxique et de la satiété déficiente) .

La même année, un centre de prévention et de contrôle des maladies a fait paraître le célèbre « Préparation 101 : Apocalypse Zombie » – un guide sur comment se préparer à une épidémie mondiale. La campagne fût si médiatisée qu’elle donna naissance à un blog, des posters, et même un roman. « Vous pouvez rire autant que vous le voulez pour l’instant » écrit l’auteur du guide, Ali S. Khan, « mais si [une apocalypse zombie] se produisait, vous seriez contents d’avoir lu ça. ».

Dans tous les cas, une petite partie du public – sans aucun doute ceux qui redoutaient beaucoup l’apocalypse de base – prit les idées de Schlozman et du guide très sérieusement.

Après s’être pris pour Orson Welles en faisant passer ses théories comme des vérités sur un programme radiophonique national, non sans humour, Schlozman se retrouva bombardé de lettres d’auditeurs terrifiés. « L’émission a engendré de vives inquiétudes » se rappela-t-il. « Ma boîte mail a été inondée de questions du type : quel est le meilleur médicament pour se prémunir d’une infection zombie ? Comment bien protéger ma maison à leur arrivée ? »

De la même manière, le chargé de communication du guide raconta que la plupart des réponses sérieuses qu’il reçut étaient des interrogations concernant les meilleures armes à utiliser pour repousser les zombies.

L’idée qu’une contagion de masse signait le début d’une apocalypse zombie devint rapidement l’objet d’un nouveau fantasme survivaliste – marqué par une artillerie vaste et lourde, un individualisme abrasif et une méfiance face à l’immigration.

Le zombie post-apocalyptique : avoir peur l’un de l’autre

En 2013, une milice populaire très intéressante fit son apparition dans le Midwest : la milice anti-zombie du Kansas.

« Est-ce qu’une personne normale peut se transformer en monstre que beaucoup craignent ? » demandait Alfredo Carbajal, le porte-parole de la milice. « Oui, c’est possible, ça peut arriver. Nous avons vu des accidents qui nous l’ont fait frôler, et nous pensons que c’est plus probable que ce que l’on croit ».

Les membres de la milice, qui ont grandi au milieu de films comme « 28 jours plus tard » ou de jeux comme « Left 4 Dead », redoutaient une « pandémie zombie » – et leur stratégie de préparation reposait principalement sur l’armement (bien que Carbajal privilégiait les objets comme des battes ou des bâtons pour tuer du zombie). Un certain nombre d’autres groupes – à l’instar d’une faction du Michigan – se formèrent par la suite, utilisant l’apocalypse zombie comme justification d’une politique pro-armes à feu.

Le discours de ces groupements représente bien la mode actuelle du zombie. Les histoires d’aujourd’hui critiquent vivement le survivalisme de droite : l’indépendance féroce, un gouvernement passif, et des armes.

Dans « The Walking Dead » (série commencée en 2010), les protagonistes sont constamment menacés par d’autres survivants : des groupes de bandits armés, des leaders de sectes psychotiques, des gangs de bikers, et des voyous.

Le monde post-apocalyptique est rempli de tribus seulement intéressées par leur propre survie ; toute autre forme de vie est considérée comme superflue. Après une querelle particulièrement laborieuse entre deux communautés de survivants au cours de la saison six, un barbu nommé Jésus contemple des piles de corps fraîchement massacrés et murmure « c’est donc à ça que ressemble le Nouveau Monde ». Il semblerait, en effet.

L’auteur Roger Luckhurst attribue cette incapacité à coopérer entre survivants à des « valeurs profondément conservatrices de défense de soi ».

Personne ne porte aussi bien cette mentalité que Daryl Dixon dans la série, un « redneck » selon ses propres mots, qui « rend le racisme attachant». Daryl est à la fois férocement loyal aux gens comme lui et très indépendant. Il maintient un mode de vie en dehors des réseaux relationnels, ne dépend de personne, et n’est jamais surpris sans son arc, son pistolet et au moins trois couteaux. Il est le visage de la mentalité sudiste « Don’t Tread on Me » (« Ne me marche pas dessus », devise libertarienne).

Un film récent, « Range 15 », applique ce système de valeurs à l’extrême : cinq militaires – chacun doté d’une dose absurde de munitions et d’un attirail patriotique bien fourni – se chargent de « rendre des comptes et de botter des culs » pendant 92 minutes, sauvant l’Amérique de la menace zombie étrangère.

Les zombies, par nature, symbolisent la peur de perdre son autonomie. Mais ces histoires ne tournent qu’autour de l’obsession de la regagner. Un effondrement ramène avec lui son lot de conséquences atroces, mais aux yeux de certains, il purge aussi la société de sa pourriture pour lui offrir une nouvelle chance de recommencer.

Il est souvent question de frontières dans « The Walking Dead » pour éloigner les zombies et les autres humains. Dans l’adaptation de « World War Z » (2013), Jérusalem est assiégée par des hordes de zombies qui gravissent les murs lentement. Contrairement aux créatures des films précédents, ces zombies en migration se déplacent rapidement, avec fébrilité, évoquant la crainte d’une vague d’immigration accélérée.

Dans les vieux films de zombie, les petits groupes de survivants qui travaillaient ensemble permettaient d’augmenter leurs chances de survie. Dans le genre post-apocalyptique, la solidarité n’est plus possible ; il y a simplement trop de divergences en jeu.

A la place, notre monde est fragmenté en tribus – toutes soucieuses de survivre, mais en leurs propres termes. Plus que les zombies, les vrais assassins sont les factions humaines restantes qui se disputent des ressources limitées.

Et c’est ainsi que la démocratisation du zombie expose notre plus grande peur : celle de l’autre.

Un mot pour la fin

En 80 ans, les Américains ont fait passer le zombie catatonique du Vaudou Haïtien à une créature vicieuse et sanglante, résolue à tout emporter dans sa chute.

La peur qui nous a jadis incité à s’approprier le zombie, gouverne désormais la nouvelle symbologie que nous lui avons conférée. Non seulement cela rend le zombie fascinant à étudier en termes de peurs historiques et nationales, mais cela ouvre aussi un débat sur comment des idées que l’on adopte revêtent de nouvelles significations délestées de leur sens originel à travers le temps.

Une chose n’a pas changé en tout cas : le zombie nous fait peur en révélant nos méfaits les plus sombres – et de cette façon, il nous questionne sur ce que c’est d’être humain.

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Jeux en vrac #1

Depuis le déclin de l’hébergeur de jeux gratuits Renai.us, je traîne pas mal sur Itch.io qui est un peu du même calibre. La plateforme propose une myriade de jeux indépendants, souvent pas très longs (pas plus de deux heures de jeu), très léchés en termes d’identité visuelle et d’esthétique, et à prix libre, ce qui ne pouvait que me parler. Rajoutez à cela qu’on y trouve des visual-novels à foison, et vous détenez la clef de mon bonheur.

Pour rappel, le visual novel est considéré comme un roman graphique proposant généralement à ses lecteurs & lectrices d’influencer le cours de l’histoire en effectuant des choix, un peu comme les livres dont vous êtes le héros. Le genre peut prendre un aspect plus sentimental ou érotique puisqu’il a ses déclinaisons en dating simulators ou eroges – ces jeux mettant généralement en scène des protagonistes masculins qui veulent pécho, et vont pécho selon l’habileté de vos choix. Il est vrai que beaucoup critiquent l’impact des choix dans le VN – Les joueurs les plus aguerris ayant souvent l’impression qu’ils ne modifient que peu ou prou leur expérience de gaming. Mais c’est un point sur lequel je reviendrais dans un autre article plus fouillé.

Toujours est-il que j’ai joué à des jeux très sympathiques et divertissants, dernièrement, et que je vais vous en parler un peu dans cet article.

BUTTERFLY SOUP

C’est probablement le plus conséquent du lot. Il se finit au bout de trois heures à peu près et a connu un vif succès lors de sa sortie en 2017 – il a conséquemment été traduit en cinq langues. Ecrit par Brianna Lei, « Butterfly Soup » dépeint le quotidien de quatre adolescentes queer et asiatiques qui se tournent vers le baseball pour se dérober à l’influence néfaste et pressante de leurs parents. Difficile de rester de marbre devant ce quatuor profondément touchant et comique qui essaie de grandir sans trop y perdre. L’ambiance très colorée et douce du jeu ne l’empêche pas de tâtonner du côté de thèmes assez sérieux comme les attentes parentales ou les stéréotypes de genre étouffants, mais ce n’est jamais fait trop lourdement, Brianne Lei maniant à bonne dose les passages humoristiques et ceux qui ne font pas rire du tout. Les choix sont assez anecdotiques mais la mise en scène assez dynamique, qui alterne entre les passages d’exploration, de narration et de discussions sur internet entre les quatre filles, fait qu’on ne s’ennuie pas, même quand on est ni calés ni intéressés par le baseball. Dans la finalité, « Butterfly Soup » diffuse un message positif et bienveillant aux adolescentes tout en se laissant jouer aisément par celles qui en ont passé l’âge.

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LOST MEMORIES DOT NET

Puisqu’on parle de nostalgie adolescente, il me paraît logique d’enchaîner avec « Lost Memories Dot Net» de Nina Freeman & Aaron Freedman. Le jeu a beau être tout récent, il nous emmène en 2004, dans l’ordinateur d’une jeune fille de quatorze ans qui passe sa vie sur internet à alimenter son blog et à discuter avec ses amies. On a donc affaire à une interface très nostalgique et pastel et à un gameplay très immersif, puisque c’est à nous de mettre en page le blog de l’héroïne et de répondre à ses potes en temps réel. L’idée est séduisante et permet de restituer au mieux ce sentiment de nostalgie du début des années 2000, en plus d’aborder le sujet des communautés virtuelles de fans où les jeunes filles et les femmes sont surreprésentées. Néanmoins, et en dépit de sa durée qui ne dépasse pas les deux heures, le jeu comporte des longueurs à cause de dialogues toujours très maniérés et du manque de profondeur des personnages. Sa lenteur est par ailleurs exacerbée par la bande-son un peu trop homogène, que j’ai fini par couper. Un petit jeu assez mignon donc, mais doux-amer.

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THE SHADOWS THAT RUN ALONGSIDE OUR CAR

“The Shadows that run alongside our car” de Lox Rain, ne doit pas vous induire en erreur : son titre est long, mais le jeu en lui-même se conclut en moins de cinquante minutes, même en incluant sa rejouabilité. Il est illustré par Aurocyanide, une artiste que l’on connait bien pour peu qu’on joue un peu aux VNs indés. Sa patte assez reconnaissable avait achevé de me convaincre dans « The Blind Griffin », autre jeu suivant des superhéros tenant un bar clandestin dans les années 20. Celui-ci est plus sobre en termes de concept : il relate un moment partagé entre deux inconnus qui roulent dans une voiture de nuit. Sauf que c’est l’apocalypse dehors et que pour fuir aux zombies, il faut plusieurs choses (et non, je ne pensais pas à des battes) : faire le deuil des gens qu’on aime mais qu’on a dû laisser derrière soi, et ne surtout pas s’arrêter de rouler. Sans grande prétention, ce jeu nous offre donc un fragment de mélancolie et de solidarité qui peut se jouer du point de vue des deux personnages.

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BONUS: LOVE ON THE PEACOCK EXPRESS

 Conçu à l’occasion d’un festival de jeux lesbiens, le Yuri Jam, « Love on the Peacock Express » se présente comme un « jeu de dating de MILF » (Mothers I’d Like to Fuck pour ceux dans le fond) qui mélange drague et mystère. Ça partait donc sur du bon délire. Et le jeu est effectivement plutôt marrant. Il se finit assez vite, avec trois routes au total, et donc trois femmes à séduire, et la possibilité, bien entendu, d’échouer dans cette noble entreprise. Plutôt que de verser dans le Yuri « Japanisant », le jeu tend plus vers la culture lesbienne en reprenant des distinctions comme butch/femme. Ça se laisse jouer aisément, la protagoniste a du répondant, ce qui fait plaisir dans un dating-sim, ses options drague sont tout aussi intéressantes et les petits mystères fonctionnent bien même s’ils sont vraiment simples à résoudre. Les CGs du jeu – illustrations déblocables selon vos choix – sont en revanche assez hétérogènes n’ayant pas été réalisées par les mêmes artistes, leur qualité est donc malheureusement assez variable.

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Léon CTN

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Billet culturel #1

Je me suis dit que ça pouvait être sympa de parler synthétiquement de mes dernières découvertes en termes de culture, histoire de vous faire un peu partager ce que je peux lire ou regarder au gré des saisons. Or, en cette douce période qui fleure bon les fêtes de fin d’années, la dépression saisonnière et la grève générale illimitée et reconductible (tmtc), j’ai décidé de m’attaquer à des productions culturelles et sociologiques tout à fait en adéquation avec l’esprit de noël ; Nous allons donc parler de luttes socialistes paysannes et de mouvements d’extrême-droite (promis, je ferai plus d’efforts la prochaine fois).

Côté bouquins

  • « La révolution féministe » d’Aurore Koechlin

A quoi ressemble la quatrième vague du féminisme, et où placer ses limites ? Quels sont les nouveaux codes et mots d’ordre de ce mouvement se présentant comme intersectionnel, en croisade contre toutes formes d’oppression ? Se réclamant d’une tradition marxiste féministe, Aurore Koechlin a essayé de donner des éléments de réponses dans ce petit livre paru en septembre aux éditions Amsterdam.  Plutôt limpide, il mêle à des retours historiques des éléments de stratégies de lutte, tout en analysant des phénomènes politiques plutôt récents à l’instar de la notion de privilège ou de « call-out » (le fait de dénoncer des militant-es ayant des attitudes ou des comportements dangereux pour la communauté). Il était plutôt rafraîchissant de se pencher sur le présent de notre combat féministe, tout en voyant des mots posés adroitement sur des problèmes contemporains – comment vivre la justice sociale au jour le jour ? Koechlin fait également honneur aux militantes latino-américaines qui portent la quatrième vague à bout de bras et dont la contestation des féminicides a considérablement inspiré l’Occident au cours de ces dernières années. De quoi avoir encore envie de se battre pour au moins dix ans.

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  • « Les femmes de droite » d’Andrea Dworkin

La réputation d’Andrea Dworkin n’est plus à faire aux états-Unis. Connue pour la radicalité de son propos, elle s’est illustrée de son vivant par des réquisitoires mordants à l’encontre de la pornographie, mais aussi par de sublimes et solennels discours – Je me rappelle particulièrement de l’un d’eux, où, s’adressant aux hommes, elle leur demandait une trêve des violences faites aux femmes de 24 heures. Moins côtée en France, on voit tout juste ses travaux être réédités, à l’instar de celui-ci qui, publié cette année, est sorti originellement dans les années 90. Il porte sur les femmes de droite, où comment des femmes en viennent à voter et à œuvrer activement contre des luttes qui pourraient leur bénéficier. Loin d’en dépeindre un portrait naïf ou victimaire, Dworkin, au contraire, loue l’intelligence et le cynisme de ces femmes qui choisissent le parti des puissants en espérant être logées à meilleur compte. Elle s’attarde notamment sur la misogynie virulente des milieux hippies et gauchistes des années soixante, mais aussi sur le sort réservé aux femmes seules qui vieillissent, portée par une plume acide et remarquable.

Côté séries

  • « Looking for Alaska » (Hulu)

On est beaucoup à avoir grandi avec les romans de John Green. Et en dépit de mon aversion pour la littérature adolescente, qui manque cruellement d’ambition – tout particulièrement à l’égard de ses lectrices -, je n’ai jamais pu totalement le disqualifier. Peut-être grâce à son humour, qui fait souvent mouche, ou sa volonté de détourner des archétypes littéraires en écrivant des personnages masculins et féminins complexes et moins clichés que les autres. Les adaptations cinématographiques de son travail ne lui ont néanmoins pas trop rendu justice jusque là, et l’adaptation sérielle de son bouquin le plus connu ne rompt pas avec cette tradition.

Gangrénée par un rythme mollasson et une intrigue qui cafouille, « Looking for Alaska » peine à restituer à sa juste valeur l’une des plus grandes forces du roman : ses personnages. Tout paraît téléphoné et creux, peu crédible. Le personnage d’Alaska, profondément ambivalent, est non seulement mal-interprété mais aussi parodié à l’extrême : ses tirades féministes, qui sont toujours habilement menées, sonnent ici bien trop zélées et maladroites, au point où l’on sent l’actrice peinant à déclamer son texte. C’est quand même bien dommage, parce que le format de la série aurait pu permettre non seulement d’explorer cette ambivalence, mais aussi de traiter correctement les sous-intrigues de l’histoire.

Côté films

  • « 1900″ Bertolucci, 1976

Fait notable, je n’avais jamais entendu parler de ce film avant de le voir. Je me demande comment j’ai fait pour contourner cette fresque historique et politique du début de siècle en Italie, tant il s’agit d’un gros morceau. Composée de deux actes qui durent chacun près de trois heures, elle s’attarde sur la naissance simultanée de deux garçons, Alfredo et Olmo : l’un dans une famille d’aristocrates névrosés, l’autre chez les paysans socialistes qui labourent leurs terres. Nous les suivrons ensuite jusqu’à leur mort, à travers les affres de l’âge adulte, entre tentation du fascisme Mussolinien pour l’un et conscience de classe communiste pour l’autre. Le duo haletant de frères ennemis est campé par De Niro du côté des riches et par Depardieu du côté des pauvres, ce qui ajoute considérablement au mérite de ce long objet bariolé et informatif. Bon, comme on ne se refait pas, le film est hélas un cas d’école en termes d’exploitation féminine ; Ce qui permet au moins d’exposer aux plus sceptiques en quoi la lutte des classes ne résout pas totalement la question du patriarcat. Mais je conseille ce film à quiconque souhaitant voir des fascistes tuer des chats parce qu’ils sont… fascistes et aux fans d’Ennio Morricone, qui s’occupe de la bande-son.

  • « White Right : meeting the enemy« , Deeyah Khan, 2017

Ce documentaire est l’œuvre d’une journaliste musulmane, Deeyah Khan, qui, en raison de ses positions publiques ouvertement multiculturalistes et antifascismes, s’est vue cyberharcelée de toutes parts par des néonazis. Déterminée à comprendre les motivations de ces hommes extrémistes et violents, elle s’est mise en tête de les rencontrer et de les côtoyer sur des durées plus ou moins longues pour échanger avec eux. Traversé par les attentats de Charlottesville (où, rappelons-le, une jeune militante antifasciste a été fauchée par la voiture d’un néonazi en pleine manifestation), le documentaire s’intéresse autant aux politiciens professionnels de l’Alt-right qu’aux prolos américains vivants dans des déserts politiques, induisant donc une analyse de classe. Cette dernière met en lumière toute la différence entre les bourgeois extrémistes, qui ont tôt fait d’user du fascisme comme gagne-pain, et les plus défavorisés qui se sont tournés par-là pour avoir un réseau, une réponse à leur misère sociale, voire trouver un sens à leur vie. Deeyah Khan côtoie tout ce « beau monde » avec tact : tout en cherchant à faire parler ces hommes, à les comprendre, elle n’a de cesse de les confronter à l’application concrète de leurs idées et aux conséquences de leurs actes. Ce qui produit somme toute, quelque chose d’aussi bien touchant qu’effarant, quelque chose qui est porteur d’un espoir – que tout n’est pas écrit dans le marbre, comme l’atteste la parole donnée aux anciens néonazis qui ont désormais quitté leurs milieux et choisi d’œuvrer pour éradiquer la haine.

Côté gaming

  • Jisei, Kansei, Yousei – Sakevisual

Prise de nostalgie, j’ai rejoué dernièrement à cette trilogie de visual-novels émanant de la petite boîte indé Sakevisuals. Le charme de ce modeste jeu d’enquête opère toujours, ne serait-ce qu’au niveau des personnages hauts-en-couleur mais accablés de secrets que l’on est amenés à suivre. Comme il est difficile d’en parler sans le spoiler, je me contenterais de décrire le synopsis du premier : vous y jouez un jeune homme prétendument banal qui a, en vérité, le pouvoir de lire les derniers instants de tout macchabé se trouvant à portée, et vous justement la malchance d’assister à un meurtre dans un café. Afin de prouver votre innocence, il vous faudra donc percer à jour le meurtrier et son mobile. A noter que chaque jeu a une jouabilité d’à peu près trois heures et ne pèse pas bien lourd sur Steam !

Léon CTN

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Le cimetière indien ou l’effroi des banlieues Américaines

– Un article de l’écrivain Colin Dickey, traduit par Léon Ctn.

« L’Amérique n’est pas jeune » écrivait William S. Burroughs dans le Festin Nu. « Le pays était déjà vieux et sale et maudit avant l’arrivée des pionniers, avant même les Indiens. La malédiction est là, qui guette de tout temps ». L’idée qu’il existe un mal profondément ancien et sale est motrice dans beaucoup d’histoires modernes d’épouvante. Il existe des ponts maudits et des allées maudites, des parcs maudits et des parkings maudits. Mais aux Etats-Unis, l’endroit le plus récurrent, et le plus viscéral, est inéluctablement la maison. Posséder son foyer a toujours été une dimension du rêve Américain ; nous avons magnifié une simple décision immobilière en ce qu’elle représente la sécurité et la préservation. La maison hantée est une violation de ce confort, le rêve Américain qui tourne au cauchemar. Et ces dernières décennies, la raison la plus commune pour expliquer une malédiction de maisonnée – au point où c’en est devenu un cliché – est le cimetière Indien.

Cette maison me paraît tout à fait apaisante et inoffensive, les gens se font un foin de tout de nos jours.

La fascination anglosaxonne à l’égard des cimetières indiens nous ramène au dix-huitième siècle. Le poète révolutionnaire Philip Freneau fût l’un des premiers à s’emparer de ces terres sacrées dans un mélange d’exotisme et de mysticisme. Dans le poème « The Indian Burying Ground » (1787), il voyait les esprits des Indiens vaincus encore chasser, festoyer et jouer :

« Thou, stranger, that shalt come this way,

No fraud upon the dead commit-

Observe the swelling turf, and say

They do not lie, but here they sit.”

Méfiez-vous du cimetière Indien, nous dit Freneau, car la vie s’y meut toujours.

Si aux yeux du poète, ces terres étaient ésotériques et sacrées, cette conception finit par devenir malveillante dans les années soixante-dix, et la base narrative de toute une série de films d’horreur et de légendes urbaines. Sa popularité est en partie due au bestseller de Jay Anson, The Amityville Horror (1977), et de son adaptation cinématographique.

Le livre d’Anson, soi-disant inspiré de faits réels, s’appuyait sur le témoignage de George et Kathleen Lutz, qui clamaient avoir vécu une effroyable expérience là-bas, à long Island. Quand le couple avait acheté la maison de leur rêve, ils savaient qu’elle avait été le théâtre de six meurtres : en octobre 1974, Ronald DeFeo Jr, 23 ans, y avait tué son père, sa mère, ses deux sœurs et ses deux frères. Choisissant de ne pas prendre ce facteur en compte, les Lutz s’étaient installés un an plus tard. Mais des phénomènes étranges arrivèrent alors : George se réveillait tous les matins à 3 :15, heure à laquelle les DeFeo étaient morts, et les enfants Lutz se mirent tous à dormir sur le ventre, dans la même pose que les victimes sur la scène du crime. Ils commencèrent eux aussi à avoir des comportements bizarres : ils disaient voir deux yeux rouges léviter devant leur chambre. En moins d’un mois, les Lutz abandonnèrent leur maison et leurs biens.

D’après Anson, pendant que George et Kathleen essayaient de comprendre pourquoi leur foyer était hanté, un membre de la société historique d’Amityville leur révéla que le site était autrefois employé par les Indiens Shinnecock comme « un espace pour les malades, les déments et les mourants. Ces malchanceux y étaient enfermés jusqu’à leur trépas ». Anson rajouta que « les Shinnecock ne l’utilisaient pas officiellement comme cimetière parce qu’ils considéraient que le site pullulait de démons », mais quand le chercheur Hans Holzer et la médium Ethel Johnson-Meyers enquêtèrent sur place, cette dernière communia avec l’esprit d’un chef Indien qui lui dit que la maison était installée sur un très vieux cimetière Indien.

Ces affirmations n’étaient pas crédibles à partir du moment où l’on se penchait un peu sur la question : les Shinnecock vivaient loin d’Amityville, et selon l’écrivain Ric Osuna (qui a passé des années à déconstruire les mythes autour d’Amityville), les restes humains les plus anciens qu’on y ait jamais trouvés se situaient à plus d’un kilomètre de la maison. Aucun Shinnecock n’aurait jamais traité ses pairs malades et mourants d’une façon aussi brutale et ostentatoire. Mais à vrai dire, de toute façon, c’est l’histoire même d’Amityville qui semble téléphonée du début à la fin : en 1978, les Lutz ont attaqué en justice deux voyants et plusieurs écrivains qui travaillaient sur les histoires alternatives de la maison, plaidant l’atteinte à la vie privée. Au cours des procès, l’avocat de Ronald DeFeo, William Weber, expliqua que l’histoire entière avait été inventée par les Lutz et lui, et qu’il avait fourni des détails précis sur les meurtres au couple pour rendre le récit plus crédible.

Qu’une représentation aussi sensationnaliste des cimetières indiens soit attirée dans un tel traquenard n’est pas très surprenant. Ce qui l’est, néanmoins, est à quel point ce cliché s’est répandu rapidement, et a affecté le reste de la culture Américaine. Les cimetières Indiens hantés ont depuis fleuri dans le second Poltergeist, dans le célèbre Shining de Kubrick, mais aussi dans pléthore de films moins connus et de séries télévisés. C’est une légende tellement omniprésente qu’elle est devenue éculée et matière à plaisanterie, apparaissant dans des comédies telles que South Park ou Parks & Rec.

Un jour il faudrait accepter le fait que les enfants sont tous de la chair à psychopathe.

« Simetierre » (1983) de Stephen King fait un emploi particulièrement frappant de ce stéréotype, notamment parce qu’il y décrit très précisément la nature et la fonction du cimetière. Louis Creed, le protagoniste, s’est établi avec sa famille dans le Maine rural pour un poste universitaire. Quand le chat de sa fille se fait renverser sur l’autoroute, son nouveau voisin Jud Crandall l’amène au cimetière Micmac, qui aurait le pouvoir de réveiller les morts. Ils enterrent le chat, qui revient le lendemain, vivant mais différent : vil et puant la mort et la terre sale. Après que le fils de Louis soit tué sur la même autoroute, alors âgé d’à peine deux ans, Louis, dévasté par le deuil, essaie de le ressusciter de la même manière, mais affronte les mêmes conséquences.

Le contexte de publication de ce roman n’était pas anodin d’après la chercheuse Renée Bergland : quand King écrivait Simetierre, l’Etat du Maine était happé dans un énorme litige juridique contre les Malisset, les Penobscot et les Passamaquoddy issus de la Confédération des Wabanaki. Depuis 1972, ces tribus avaient porté plainte contre l’Etat et le gouvernement fédéral pour des terres auxquelles ils étaient légalement rattachés, et qui couvraient approximativement soixante pour cents des zones locales. Longtemps habitée par des autochtones non-Indiens, l’endroit abritait près de 350 000 personnes qui auraient dû être relogées si les tribus avaient gagné le procès. Une fois qu’il devint clair que leur revendication était légitime, le gouvernement promit de trouver un arrangement qui n’impliquerait pas de reloger tous les résidents non-aborigènes, et proposa une compensation financière de 81 millions de dollars de même que d’autres garanties fédérales.

Toute cette histoire se joue en arrière-plan dans le roman de King. Plus tôt dans le récit, Creed explore son arrière-cour avec sa famille et son voisin, lorsque son épouse, Rachel, s’exclame, « Chéri, est-ce que ceci nous appartient ? » (Une question qui va revenir fréquemment à mesure que le roman progresse). Crandall répond que « cela fait partie de notre propriété, et oui » – Mais Louis se dit que ce n’est pas « tout à fait la même chose ». Cette tension entre propriété légale et propriété « réelle » des terres est récurrente dans le livre.

Jud invoque régulièrement les conflits terrestres qui se produisent alors dans le Maine, même si dans le roman, ce sont les Micmac qui se battent pour les terres (une distorsion curieuse car les Micmac n’ont jamais fait partie de la confédération Wabanaki et vivaient principalement au Canada). « En ce moment, les Micmacs, l’Etat du Maine et le gouvernement Américain, se font la guerre au tribunal pour savoir qui possède cet endroit », dit-il à un moment. « Qui le possède ? Personne ne le sait vraiment, Louis. Plus maintenant. Des personnes différentes l’ont revendiqué de temps à autres, mais aucune revendication n’est vraiment restée ». Jud estime que le pouvoir de la terre précède la présence des anciens propriétaires : « Les Micmacs connaissaient cet endroit, mais ça ne veut pas forcément dire que c’est grâce à eux qu’elle est comme ça. Les Micmacs n’ont pas toujours été là ».

Le topoï du site Indien hanté se fait vecteur d’une certaine anxiété liée à la terre sur laquelle les Américains – blancs et de classe moyenne pour la plupart – se sont installés. Fermement liée à l’idée de la propriété immobilière (qui est le sacrosaint pilier du mode de vie bourgeois américain) se trouve celle qu’en fait, on ne possède pas la terre qu’on a acheté. Encore et encore, dans ces histoires parfaitement moyennes, de pauvres familles Américaines innocentes sont confrontées à des esprits vengeurs qui hantent les lieux depuis des siècles et réclament un dû. Affronter ces fantômes et les expulser devient une moyenne de repousser les conflits Indiens des derniers siècles.

Le roman de King est efficace en ce qu’il joue sur l’angoisse latente et inconsciente des Américains à propos des endroits qu’ils « possèdent ». Si l’on voit ce conflit comme générateur de beaucoup de nos histoires de fantômes, alors il ne sera pas surprenant de voir que tant d’endroits Américains sont hantés. Il n’y a que très peu de zones aux Etats-Unis qui n’ont pas levé de suspicion d’une manière ou d’une autre à travers les âges. Les Américains vivent sur des terres hantées car ils n’en ont pas le choix.

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Un trait commun chez les auteurs de fusillade : la haine des femmes

L’homme qui a tué neuf personnes la semaine dernière à Dayton, en Ohio, s’en prenait régulièrement à ses camarades de classe de sexe féminin, à travers des menaces de violence.

L’homme qui massacra quarante-neuf personnes dans une boîte de nuit à Orlando en 2016, battait sa femme lors de sa grossesse, comme elle l’a confié aux autorités.

L’homme qui s’en pris à 26 personnes dans une église à Sutherland Springs, au Texas, était connu des forces de l’ordre pour des violences domestiques. Son ex-femme déclara qu’il l’avait menacée un jour « d’enterrer son cadavre dans un endroit où jamais personne ne le trouverait ».

Le mobile des auteurs de fusillades est souvent nébuleux, complexe ou inconnu. Mais le fil qui relie tant d’entre eux – à l’exception d’un accès aux armes à feux puissantes – est un passif de haine des femmes, de violence envers leurs épouses, petites amies, ou membres féminins de leur famille, quand ce n’est pas le partage d’opinions misogynes sur les réseaux sociaux, selon les chercheur-ses.

Alors que le pays est empêtré dans les tueries du week-end dernier, et que des débats émergent sur l’édification de réglementations plus strictes, en termes de background checks (ndlr : vérification du passé d’autrui avant de lui accorder certains privilèges) surtout, certain-es défenseur-ses de la régulation des armes à feux décrètent que la misogynie qui cerclant ces attaques devrait être prise en considération pour les éviter.

Le fait que les tueries de masses sont presque exclusivement perpétrées par les hommes « est un élément cruellement absent du débat national » a déploré le gouverneur Californien Gavin Newsom lundi. « Pourquoi est-ce toujours, majoritairement, inlassablement, des hommes ? »

Alors que l’on a pu établir le potentiel mobile du tueur d’El Paso – il a publié un manifeste raciste sur internet qui assimile l’attaque à une riposte envers « l’invasion hispanique du Texas » -, les autorités peinent toujours à déterminer ce qui a conduit Connor Betts, 24 ans, à assassiner neuf personnes à Dayton, sa propre soeur comprise.

Les enquêteur-ices examinent prudemment son passif d’altérisation et de menaces envers les femmes, et à quel point cette perception a joué un rôle dans les crimes successifs.

Depuis les meurtres, l’entourage de Betts s’est employé à décrire un homme à côté de la plaque et anxieux. D’autres se remémorent ses sombres colères et l’obsession qu’il nourrissait à l’égard des armes.

Ses crises étaient fréquemment dirigées vers ses connaissances féminines. Au lycée, Betts a écrit une liste de menaces violentes ou sexuelles contre ses cibles, qui étaient des filles, d’après ses anciens camarades de classe. Ses menaces étaient suffisamment effrayantes pour que les jeunes lycéennes altèrent leurs comportements : essayer de ne pas attirer son attention, mais sans l’antagoniser non plus.

« Je me rappelle que nous étions toutes distantes, on se disait que peut-être fallait-il juste le fuir timidement » expliqua Shelby Emmert, 24 ans, qui l’a connu au lycée. « Ma mère ne voulait pas que je m’associe à lui. Elle me disait de me tenir loin de Connor Betts. »

« Un signal inquiétant »

Shannon Watts, fondatrice du groupe Américain Moms Demand Action for Gun Sense (ndlr : groupe de proches de rescapé-es ou de victimes plaidant en faveur d’une plus grande régulation), a cité une étude statistique démentant l’idée que les tueries de masse sont souvent aléatoires : dans plus de la moitié des tueries qui ont eu lieu aux USA entre 2009 et 2017, un partenaire intime ou un membre de la famille du criminel comptait parmi les victimes.

(L’étude, qui a été produite par le groupe pro-régulation Everytown for Gun Safety, a défini les tueries de masse comme celles qui comptent quatre meurtres ou plus, tueur non-inclus.)

« La plupart des tueries de masse s’ancrent dans des violences conjugales » argue Watts. « La plupart des tueurs ont un passif de violence domestique ou familiale. C’est un signal inquiétant. »

La loi fédérale interdit à ceux qui ont été accusés de certains crimes domestiques d’acheter ou de posséder des armes, de même que certains agresseurs qui font l’objet d’ordres de restriction. Mais il y a beaucoup de flous juridiques, et les femmes qui ne sont ni mariées, ni colocataires, ou mères des enfants de leurs agresseurs, ne bénéficient d’aucune protection. La loi fédérale ne fournit pas non plus de mécanismes qui permettraient de confisquer les armes aux personnes qui agressent et abusent ; Quelques états seulement bénéficient de telles procédures.

Les juges peuvent prendre en considération l’historique de violences conjugales d’un individu dans les dix-sept états qui ont adopté des red-flag laws (ndlr : red flag veut dire signal d’alarme), par exemple. De telles lois permettent de bénéficier d’un type particulier de protection où la police va temporairement s’emparer des armes des personnes perçues comme dangereuses.

La NRA (National Rifle Association), plus gros lobby pro-armes de la nation, a multiplié les efforts pour contrer les situations où les individus accusés d’abus peuvent perdre le droit de posséder des armes, plaidant qu’en opérant ainsi, on les humilierait en plus de les punir pour des comportements qui ne sont pas violents.

Mais Allison Anderman, consultante doyenne du Giffords Law Center to Prevent Gun Violence, a estimé que les mesures qui facilitent la confiscation des armes aux hommes violents représentent une « étape critique pour sauver la vie des anciennes victimes d’abus ». Et étant donné le lien qui unit l’abus domestique et les tueries de masses, a-t-elle continué, ces lois pourraient également éviter quelques massacres.

Les plaies de la violence domestique et des tueries de masses sont étroitement liées aux USA. Le massacre de la tour de l’université du Texas en 1966, qui est généralement considérée comme signant l’ère moderne des tueries de masse en Amérique, commença pour le tueur par l’assassinat de sa mère et de sa femme la nuit d’avant.

Devin P. Kelley, qui ouvrit le feu sur des paroissiens pendant le service du dimanche de Sutherling Springs le 5 novembre 2017, avait été inquiété par la cour martiale de l’Air Force pour avoir battu sa femme régulièrement et brisé le corps de son nourrisson. Cette implication aurait dû pouvoir l’empêcher d’acquérir ou de posséder des armes, mais Air Force n’a pas réussi à communiquer ces informations à échelle fédérale.

En attaquant l’église, Kelley paraissait viser la famille de sa seconde épouse.

En parlant de flous juridiques sur les statuts conjugaux, en 2016, un homme qui avait été accusé d’avoir stalké sa petite amie et arrêté pour avoir battu son colocataire, tua Cheryl Mascarenas, avec qui il avait brièvement flirté, et ses trois enfants. Parce qu’il n’était ni marié ni père des enfants de la femme qu’il stalkait, son inculpation ne l’a pas empêché de posséder ou d’acheter des armes.

Des influences chez les Incels

Une haine revendiquée de la gente féminine est fréquente chez les suspects des tueries de masse en Amérique.

Il y eût le massacre de 1991, où un homme entra dans le Luby’s Cafeteria à Killeen, et tua vingt-deux personnes lors de ce qui fut à l’époque la tuerie de masse la plus grave des USA modernes. Le criminel venait tout juste d’écrire une lettre à son voisinage où il qualifiait les femmes du coin de « vipères », et les témoins racontèrent qu’il esquiva les hommes dans la cafétéria pour cibler en priorité les femmes, à bout portant.

« Il y a assurément un fil conducteur de colère et de misogynie, même dans certains incidents que les gens ignorent ou ne savent pas » pense James M. Silver, professeur de justice criminelle à l’Université de l’Etat de Worcester qui a coopéré avec le FBI pour étudier les mobiles des tueurs de masse.

Les années passées, un nombre grandissant de ces hommes se sont identifiés comme étant des incels, l’abréviation du terme « involontary celibates » (ndlr : célibataires involontaires en français), sous-culture virtuelle d’hommes qui démonisent les femmes parce qu’elles ne couchent pas avec eux, et s’adonnent à des fantasmes violents, de même qu’à la glorification des tueurs de masse dans leurs groupes de discussions sur internet.

Sur certains sites, la préférence va clairement à Elliot O. Rodger, qui a tué six personnes à Isla Vista en Californie, un jour après avoir posté une vidéo appelée « La rétribution d’Elliot Rodger ». Il s’y décrit comme un être torturé par le manque sexuel, et promet de punir les femmes de l’avoir rejeté. Les hommes sur ces sites se réfèrent souvent à lui par ses initiales, et emploient l’expression « going ER » (faire une ER) – c’est-à-dire accomplir une virée meurtrière contre les « normies » ou les non-incels.

Plusieurs tueurs de masse ont cité Rodger comme étant leur inspiration.

Alek Minassian, qui a écrasé dix personnes dans les rues de Toronto en 2018, avait au préalable posté un message sur Facebook qui encensait Rodger. « La rébellion Incel a déjà commencé ! » Ecrivait-il. « Gloire au Gentleman Suprême Elliot Rodger ! »

Et Scott P. Beierle, qui s’en pris à deux femmes dans un studio de Yoga à Tallahassee, avait également exprimé sa sympathie à l’égard de Rodger dans des vidéos où il se plaignait des femmes et minorités, et racontait ses déboires amoureux. Beierle était déjà l’objet de deux condamnations après avoir commis des attouchements sur des femmes.

Les représentant-es de la loi fédérale ont décrété que le FBI était présentement en train de chercher si le tueur de Dayton avait des liens avec des groupes d’Incels, qu’iels considèrent comme une menace.

Les experts pensent que les schémas qui mènent les suprématistes blancs à leur radicalisation peuvent aussi être les mêmes chez les mysogines qui tombent dans la violence de masse : un cas d’individu troublé et isolé qui trouve une communauté similaire sur internet, et un défouloir pour sa colère.

« Ils sont furieux et suicidaires et ils ont eu des enfances difficiles et des vies assez dures, ils en arrivent à un point où ils trouvent quelque chose ou quelqu’un à blâmer pour tout ça », a dit Jillian Peterson, psychologue et fondatrice du Violence Project, un institut de recherche centré sur les tueries de masse. « Pour certains, ce sont les femmes, et on voit ça de plus en plus ».

David Futrelle, journaliste qui a écumé pendant plusieurs années les communautés d’Incels et d’autres sous-cultures mysogines sur le site « We Hunted the Mammoth« , a décrit les sites d’Incels comme l’écho d’un cachot de désespoir, où si l’on profère le moindre propos lumineux, on se fait rapidement ostraciser.

« Beaucoup de ces types sont très énervés et amers, et ils se sentent impuissants voire suicidaires, et c’est la combinaison typique qui produira plus d’assassins dans le futur », a dit Futrelle.

Les psychiatres, cependant, disent que l’engouement pour la santé mentale généré par les tueries de masse, et l’argument commun que la maladie mentale explique ces massacres, ne peut confirmer le lien entre mysoginie et tueries de masse. Le sexisme et d’autres types de haine ne sont pas nécessairement des troubles à diagnostiquer.

Au lieu de ça, pour Amy Barnhost, vice-présidente en psychiatrie communautaire à l’université de Californie qui a étudié les tueries de masse, ce qui unit tous ces criminels est « cette croyance que tout leur est dû, cette façon d’envier les autres, ce sentiment qu’ils méritent une chose que le monde ne leur donne pas. Et ils sont furieux quand ils voient les autres l’obtenir. »

Julie Bosman, Kate Taylor et Tim Arango, traduit par Léon Ctn.

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